Entretien exclusif avec Paul Auster
Saeed KAMALI DEHGHAN | La Revue de Téhéran | Octobre 2008
En juin 2007, j’ai fixé un entretien téléphonique avec l’écrivain américain Paul Auster pour le 8 juillet, à 15h00, heure de New York. J’avais deux semaines devant moi pour relire ses livres ainsi que les critiques qui avaient été écrites sur lui et sur son œuvre. Mais le dimanche 8 juillet, deux heures avant mon interview avec Paul Auster, je n’avais pas encore réussi à organiser mes notes pour rédiger les questions que je voulais lui poser. Pour créer l’ambiance, j’avais mis devant moi une photo de Paul Auster, mais je me sentais encore très confus de n’avoir pas préparé mes questions à l’avance. A 22h30, heure de Téhéran, je lui ai téléphoné. La voix de Paul Auster était douce et rassurante. Après une minute de conversation, je me sentais beaucoup plus à l’aise. Il n’était pas du tout pressé pour commencer l’interview, nous avons donc parlé de diverses choses pendant plusieurs minutes. Il se souvenait très bien de l’entretien qu’il avait accordé en 2004 à M. Peyman Esmaïli pour le quotidien “Shargh”. Il savait aussi que le journal avait été interdit peu de temps après la publication de son entretien. A cette époque-là, trois de ses livres avaient été déjà traduits en persan. Il s’est réjoui lorsque je lui ai dit qu’en l’espace de trois ans, la plupart de ses œuvres avaient été traduites et publiées à Téhéran. Notre entretien a duré une heure et demie. Je l’ai interrompu deux fois pour m’assurer de la bonne qualité de l’enregistrement. Il avait l’air confiant, et répondait avec patience à toutes mes questions. J’entendais parfois le bruit de son briquet et je comprenais qu’il fumait de temps en temps une cigarette pendant notre longue interview. Tout comme la lecture de ses livres, la conversation, même au téléphone, avec Paul Auster est une expérience inoubliable et très agréable que je vais partager avec les lecteurs.
- Dans vos interviews avec la presse, on vous pose souvent des questions sur le rôle de la “coïncidence” dans vos romans. Je ne peux, moi non plus, résister à la tentation de vous reposer cette question répétitive à laquelle vous donnez toujours des réponses nouvelles et originales. Dans vos romans, à quel point les “coïncidences” sont-elles dues au hasard?
Paul Auster: Je ne crois pas que les coïncidences soient les incidences les plus importantes auxquelles nous assistons dans ce monde. Pourtant, elles font partie de cet univers. Je veux dire qu’il y a des faits qui surviennent par hasard ou comme par hasard. Ils font donc partie de ce que j’appelle “mécanisme de l’univers”. Nous sommes tous munis de divers moyens pour être “maître de notre destin”; nous avons notre volonté, nos désirs et nos rêves, ainsi que toutes nos diverses capacités. Cependant, il nous arrive très souvent que nos projets, très sciemment et très savamment calculés, soient perturbés par des éléments inattendus et imprévisibles. C’est ce que j’appelle “la chance”. Nous ne sommes ni devins ni le bon Dieu! Parfois, la chance nous est favorable, et parfois elle nous nuit; nous l’appelons alors “malchance”.
- Croyez-vous qu’il y ait une différence entre la chance et la coïncidence?
P.A.: Tout à fait. La chance est un fait isolé, tandis que la coïncidence est la superposition de deux faits ou de deux événements qui arrivent ensemble. C’est la signification exacte du mot “coïncidence” en anglais. Il s’agit donc de la survenance brusque et à l’improviste de deux choses, deux faits ou deux événements ensemble, de façon curieuse et étonnante à laquelle vous ne vous attentiez absolument pas. “Quelle coïncidence!”, dit-on.
- Les coïncidences sont très fréquentes dans vos romans. Ne craignez-vous pas que cette répétition ennuie le lecteur ou qu’elle donne un aspect fantastique et invraisemblable à vos récits?
P.A.: Non, je n’y crois pas. A mon avis, la vie est elle-même incroyable et invraisemblable. Je m’efforce donc de représenter le monde de façon “aussi vraisemblable que possible”!
- Les coïncidences occupent-elles une place importante dans votre vie privée?
P.A.: Oui. C’est le thème principal du Carnet rouge.1 Ces nouvelles contiennent de vraies histoires complètement invraisemblables que j’ai vécues moi-même.
- La ville en général, et la ville de New York en particulier (surtout Brooklyn) semblent constituer un élément fondamental de la plupart de vos œuvres romanesques. Pourquoi accordez-vous tant d’importance à la structure urbaine de vos romans?
P.A.: Oui, cela est vrai pour la plupart de mes livres, mais il y en a certains dont l’histoire ne se déroule pas à New York. La plupart des événements de Mr. Vertigo2 se déroulent au Kansas. Dans La Musique du hasard,3 la ville de New York n’est mentionnée qu’une seule fois. Par conséquent, New York n’est pas la scène unique de toutes mes œuvres. Mais si j’écris tant à propos de New York et de Brooklyn, c’est parce que je vis dans cette ville et que je la connais beaucoup plus que tout autre ville du monde. Je vis dans mon pays et je m’en réjouis. “La ville” compte beaucoup pour moi. Je suis ravi de vivre à New York. L’enthousiasme qu’éprouvent les très nombreux habitants de cette ville me plaît. Il faut peut-être y vivre pour le comprendre. Venez visiter New York pour voir l’immense diversité et la pluralité qui y règnent. Ce sont les habitants de toute la planète qui se promènent chaque jour dans les rues de New York! Se balader dans New York est une tentation irrésistible.
- Vous définissez-vous comme un écrivain “urbain”?
P.A.: Certainement. Le Pays des choses dernières décrit exactement la notion de “ville” en tant qu’organisme. Les villes abritent les hommes, les civilisations et les idéaux. Cependant, pour beaucoup de gens, le monde urbain peut paraître immobile, déroutant, horrible ou ennuyeux. J’ai essayé de représenter les deux côtés positif et négatif de la “ville” qui n’est qu’un endroit exigu et un espace insuffisant pour la vie de millions d’âmes.
- Portez-vous un regard nostalgique sur la ville de New York?
P.A.: Non, pas vraiment. Voici la définition que je peux donner de New York: ville cosmopolite qui appartient à tous les habitants de la planète. Dans ce sens, New York n’est plus considérée comme une ville des Etats-Unis. A New York, je me sens parfois dans un pays étranger!
- Je me souviens de ce que vous avez dit une fois dans une interview: “Je suis new-yorkais, et un New-yorkais n’est pas américain“. Pourriez-vous développer ce concept?
P.A.: C’est ce que je ressens exactement. Il y a quelques années, une revue spécialisée de la poésie a écrit en gros caractères sur sa couverture: “Amérique, Fiche-moi le camp”. [Il rit aux éclats] C’était très drôle de voir cette phrase sur la couverture d’une revue littéraire. En effet, la ville de New York représente ce qu’il y a de bon aux Etats-Unis. “La tolérance”: voilà le terme qui convient, à mon avis, pour décrire la vie à New York. Certes, les problèmes n’y manquent pas: racisme, violence, criminalité, etc., tous les maux des grandes métropoles. New York est une immense ville où une très grande population très diversifiée vit en paix. La plupart des New-yorkais savent comment être indulgents les uns avec les autres. Ce n’est pas le cas partout dans le monde. Ces dernières années, certaines villes ont été le théâtre de grandes tragédies humaines: à Belfast ou à Sarajevo, les gens se sont entretués. Dans l’histoire de New York, jamais cela n’est arrivé.
- Pourtant, c’est à New York que sont arrivés les événements du 11 septembre 2001. Comment avez-vous vécu émotionnellement cette tragédie?
P.A.: C’était comme si quelqu’un m’avait fait sauter la cervelle à coup de balle! C’était le malheur, le désastre. Les New-yorkais l’ont vécu comme une tragédie familiale difficile à décrire. Face à la cruauté de l’événement, la politique, le terrorisme et les relations internationales n’étaient pour eux que des questions secondaires. Presque tous les habitants de la ville connaissaient au moins l’une des victimes de l’effondrement des tours jumelles. Je connaissais l’une d’entre elles, et connaissais beaucoup de personnes qui en connaissaient certaines autres. Vous voyez? Des millions de citoyens étaient ainsi affectés directement ou indirectement par le malheur. Pour moi, c’était comme si une voix me disait un jour au téléphone que tous mes êtres chers étaient morts dans un accident.
- En tant qu’écrivain new-yorkais, n’avez-vous pas de projet d’écrire un roman à propos de la tragédie du 11 septembre?
P.A.: J’en ai déjà parlé lors de rassemblements publics. En tant que citoyen, j’ai écrit de courts articles à ce sujet, mais je n’ai pas encore décidé d’en faire un roman. J’ai fait seulement allusion à cet événement dans la dernière partie des Folies de Brooklyn4. Il m’est très difficile encore d’en parler ou d’écrire à ce sujet.
- Vous avez vivement réagi contre les critiques qui vous ont qualifié de “post-moderne”. Pourquoi?
P.A.: Le problème c’est que je ne sais pas ce que je suis. Je n’aime pas les étiquettes. Finalement, il importe peu que des critiques me classifient comme “post-moderne”. Cela ne change pas ce que je suis vraiment.
- Il paraît toutefois que l’usage des éléments tels que la coïncidence, les notions de “métafiction” ou les techniques d’intertextualité, ainsi que l’écart par rapport aux formes classiques de narration, la superposition des récits et le mélange des genres romanesque (combinaison du roman policier et du Nouveau roman) donneraient à vos œuvres une apparence ”post-moderne”. Qu’en pensez-vous?
P.A.: Peut-être. Je croyais toujours que le post-modernisme était une sorte de ”lutte des classes”. [Il rit] De très grands écrivains comme James Joyce, Marcel Proust, Franz Kafka, William Faulkner, et beaucoup d’autres, ont travaillé à l’époque du modernisme, mais je n’arrive pas à comprendre la différence entre le modernisme et le post-modernisme. Je ne suis qu’un humble conteur. Je raconte des histoires et je me sers, pour chacune d’elles, des techniques narratives qui conviennent. C’est la méthode que j’ai adoptée pour tous mes livres. La narration devient parfois classique, parfois moderne - ou post-moderne, si vous préférez. Pour moi, le contenu prime la forme. C’est l’histoire qui impose sa propre forme narrative.
- A mon avis, si vous êtes étiqueté ”post-moderne”, c’est surtout en raison de vos premiers romans, notamment La Trilogie new-yorkaise 5; car dans vos romans plus récents comme Le Livre des illusions6, vous vous approchez plutôt du réalisme. Qu’en dites-vous?
P.A.: Oui, vous avez raison. Même dans La Trilogie new-yorkaise, les deux premiers livres sont une sorte de fable, tandis que le troisième est plutôt réaliste. Dans Le Livre des illusions, il y a une multitude d’événements grotesques, mais ce livre se base toutefois sur les réalités psychologiques.
- Admettez-vous donc que vous revenez vers le réel?
P.A.: Je m’efforce toujours de m’approcher du réel. L’essentiel est de savoir comment le faire. Dans un livre de fiction, l’auteur ne se préoccupe-t-il plus du réel? Si, mais avec une approche différente. A mon avis, les fables indiennes comptent parmi les œuvres narratives les plus profondes de l’histoire de la littérature mondiale. Elles se sont propagées ensuite en Orient, avant de fasciner l’imaginaire occidental. Ces fables racontent souvent des histoires drôles sur des thèmes très humains. Dans ces fables, il y a de la magie, de la sorcellerie et des fantaisies les plus extraordinaires. Mais ces fables nous touchent au plus profond de notre âme car elles nous parlent du réel, dans la langue des allusions et des métaphores du réel: qui sommes-nous?
- Dans la plupart de vos romans, vous avez introduit de courtes histoires très intéressantes, indépendantes du récit principal. L”intrigue comprend donc des scènes étrangères à l’action principale, intercalées et comme emboîtées à l’intérieur. Ces actions secondaires ne vous gênent-elles pas lorsque vous travaillez sur l’action principale?
P.A.: Je ne sais pas comment l’expliquer exactement. C’est une idée que je peux comparer avec le collage dans la peinture, c’est-à-dire la composition faite d’éléments hétérogènes collés sur la toile. Ces éléments créent entre eux un espace énergétique, ce qui augmente, à mon avis la force de l’ensemble de l’œuvre. Cela peut arriver également dans un roman. Lorsqu’une action secondaire s’ajoute à l’intrigue principale, leur combinaison crée un troisième élément, source d’émanation d’une nouvelle énergie.
- Ne croyez-vous pas que ces actions mériteraient de devenir séparément le sujet d’un roman?
P.A.: Voulez-vous dire qu’il faut les séparer les unes des autres et en faire plusieurs romans?
- Oui.
P.A.: Je l’ai fait une fois pour écrire un roman intitulé Tombouctou7. Je ne sais pas s’il a été traduit en Iran.
- Il a déjà été traduit en persan.
P.A.: Les deux personnages - c’est-à-dire le poète et le chien - devaient être au départ les protagonistes d’un roman plus long. Mais quand j’ai commencé à écrire ce livre, j’ai été tellement fasciné par eux que j’ai fini par décider de consacrer à chacun d’eux un roman séparé.
- Il y a longtemps, dans une interview accordée au “Magazine littéraire”, vous avez dit: “Je suis plutôt un conteur qu’un romancier. Je me sens proche de la tradition orale des conteurs, ce qui n’a pas de rapport avec l’art du roman“. Est-ce la raison de l’emboîtement de plusieurs récits dans vos romans?
P.A.: Vous avez peut-être raison. A présent, je travaille sur un nouveau livre. C’est l’histoire d’un vieil homme qui s’allonge sur son lit mais qui n’arrive pas à s’endormir. Alors, il se met à se raconter des histoires pour ne pas penser aux choses désagréables de la vie. Oui, oui, vous avez raison. Je suis en train d’insérer, encore une fois, plusieurs récits dans un seul livre.
- Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par “tradition des conteurs”? Pourquoi est-elle plus importante pour vous que l’art romanesque?
P.A.: Il n’y pas très longtemps, la fiction faisait partie des traditions orales, celles des histoires que nous ne pourrons jamais oublier. Ces contes étaient le point de départ de la littérature narrative. Regardez comment les enfants de deux ans adorent écouter les contes et ils ne se lassent jamais d’entendre les mêmes histoires. Je crois que c’est une envie que partagent tous les hommes. Mais pourquoi? Les parents racontent parfois des contes effrayants à leurs enfants, en leur disant toujours que ce n’est pas vrai et que c’est seulement un conte. Mais les enfants ne comprennent guère ces explications et font l’expérience de la peur et de l’angoisse à travers ces contes. Ecouter les contes est à mon avis une étape d’humanisation de l’être humain. Vous devez bien la saisir car dans votre pays, vous avez une très longue histoire de la littérature orale, plus ancienne que l’invention de l’écriture.
Dans vos écrits, vous avez mis l’accent, de nombreuses fois, sur l’importance des mots. Dans La Nuit de l’oracle8 vous avez écrit: “Les mots sont capables de changer la réalité“. Pourriez-vous développer cette idée?
P.A.: Les mots sont d’abord les matières premières de mon travail. Mon travail d’écrivain consiste à mettre les mots les uns à côtés des autres. C’est la langue qui nous permet de construire le monde. Les mots sont des signes extérieurs d’une richesse toute intérieure! Sans elle, nous sommes incapables de penser ou de distinguer les faits et les objets. Nous donnons un nom à chaque chose pour l’identifier dans notre esprit. En ce moment, je regarde une table devant moi. Si le mot “table” n’avait pas existé, je n’aurais pas compris ce qu’est cette chose. Ce sont donc les mots qui façonnent notre conscience. Ce sont les mots qui humanisent l’homme.
- L’importance que vous accordez aux mots rappelle les théories de Jacques Lacan9 selon lesquelles nous construisons le monde à travers des mots. Avez-vous subi l’influence de la psychanalyse de Jacques Lacan?
P.A.: Pour moi, les théories de Jacques Lacan étaient trop difficiles à comprendre. Mon épouse, Siri Hustvedt - romancière, elle aussi - s’intéresse beaucoup à la psychanalyse de Lacan. C’est grâce à elle que j’ai connu les théories lacaniennes. J’aime surtout sa théorie du “stade du miroir”, et je pense qu’il a parfaitement raison: notre conscience prend forme à travers celle de l’Autre, et nous prenons conscience de notre Moi grâce à la réflexion de notre image dans le miroir des yeux de l’Autre, tout comme un enfant qui s’imagine dans le miroir des yeux de ses parents. Lacan a donc raison de dire que l’être humain ne se construit pas tout seul, mais grâce au discours de l’Autre structuré comme un langage.
- Les mots ont-ils changé quelque chose dans votre vie privée?
P.A.: Pas vraiment. Si quelque chose pouvait résoudre vraiment mes problèmes, je n’aurais plus besoin d’écrire. Le plus grand problème est que je pose des questions sans jamais en trouver la réponse.
- Parlez-moi de votre séjour parisien. La France a toujours eu une grande influence sur la vie et l’œuvre de grands écrivains américains comme Ernest Hemingway ou William Faulkner. Paris a-t-elle changé votre vie?
P.A.: Mon séjour en France fut une étape importante de ma vie. Je suis arrivé à Paris au début de 1971. C’était l’époque de la guerre du Vietnam, et j’avais 24 ans. Je m’efforçais d’écrire et j’avais quelque peu réussi. Mais je n’étais pas sûr et ne j’avais pas confiance en moi. Je ne savais pas encore si je voulais devenir écrivain ou non. J’avais besoin de quitter les Etats-Unis et de me juger dans ma solitude. La plus grande chose que Paris m’a appris c’est à mon retour aux Etats-Unis, trois ans et demi plus tard, je savais avec certitude que je voulais à tout prix devenir écrivain! Par ailleurs, mon séjour parisien m’a donné cette expérience intéressante de pouvoir corriger mon regard sur le pays où je suis né. Quand j’étais à Paris, j’avais plus ou moins votre âge.
- L’âge d’Hemingway pendant son séjour à Paris, n’est-ce pas?
P.A.: Oui, c’est ça. J’ai trouvé de bons amis à Paris, parmi lesquels des poètes et des écrivains avec qui j’ai gardé contact. Il y avait à Paris un sentiment de solidarité parmi les poètes et les artistes qui n’existe pas aux Etats-Unis. C’étaient des gens humbles et modestes qui se donnaient entièrement à leur travail. Ils m’ont appris comment être un homme puis un artiste. Paris est ma seconde maison. J’y étais vraiment heureux.
- Aujourd’hui, on parle d’une américanisation accélérée de la France, surtout au cours de ces dernières années. Cependant, la littérature américaine doit beaucoup aux Français, n’est-ce pas?
P.A.: C’est exact. En ce moment, une grande partie du monde, surtout le monde occidental, s’américanise. Mais la France reste toujours française. Les Français ont une manière de penser et un mode de vie différents des Américains. Ils s’occupent autrement de leur vie. Les littératures française et américaine sont marquées, depuis longtemps, par une influence réciproque. La poésie anglo-saxonne a subi l’influence des poètes français au XXe siècle. James Joyce était, par exemple, sous l’influence de Gustave Flaubert. En revanche, les écrivains américains étaient une source d’inspiration pour leurs collègues français. Il y a quelques années, j’ai préparé une anthologie de la poésie française au XXe siècle. Les morceaux de ce recueil sont traduits en anglais par de célèbres poètes anglo-saxons.
- Je savais que vous aviez traduit vous-même les poèmes de Mallarmé, mais je n’étais pas au courant de la publication de cette anthologie.
P.A.: Quand j’étais jeune, je traduisais Mallarmé et plusieurs autres poètes. Mais cette anthologie est plus intéressante, car cette fois-ci les traducteurs sont eux-mêmes les grands poètes du XXe siècle, tous passionnés de la poésie française: Samuel Beckett, T. S. Eliot, William Carlos Williams, Wallace Stevens, etc.
- Vous êtes allé en France au début des années 70, n’est-ce pas?
P.A.: C’était en février 1971.
- C’était l’époque des “Cahiers du cinéma”. Vos expériences cinématographiques étaient-elles liées aux “Cahiers du cinéma” ou à la France?
P.A.: Non, elles n’étaient pas liées aux “Cahiers du cinéma”. J’adore les films. Quand j’étais étudiant à New York, j’allais souvent au cinéma. Dans les années 1960, il y avait de très bonnes salles à New York où on pouvait regarder les productions étrangères venues d’Europe, du Japon, d’Inde, etc. A New York, j’ai appris beaucoup de choses du monde cinématographique. A Paris, il y avait des salles qui projetaient des vieux films américains. J’y ai vu des films que je ne connaissais pas aux Etats-Unis. J’aimais toujours entrer dans le monde du cinéma, et ce vœu a été enfin exaucé. Le tournage de mon dernier film vient de se terminer. Il sera projeté sur les écrans dans deux mois aux Etats-Unis. Fin septembre, j’irai au Festival de San Sebastian.
- Entre le roman et le cinéma, lequel choisiriez-vous si un jour il fallait faire un tel choix?
P.A.: Je ne sais pas. Ce qui compte plus pour moi c’est écrire. J’adore le cinéma, mais je crois que je choisirais le roman. Mais tout compte fait, cela m’est égal. Ce qui est essentiel, c’est de pouvoir raconter des histoires. Du roman au cinéma, c’est la forme qui change.
- Revenons à votre carrière de romancier. A quel point vos romans sont-ils autobiographiques?
P.A.: Ils le sont très peu. J’ai déjà écrit des livres autobiographiques comme L’Invention de la solitude10 ou les vraies histoires du Carnet rouge. J’y ai introduit toutes les données de ma vie privée. Mes autres romans sont de pures fictions, à l’exception d’un personnage auquel j’ai fait allusion dans la Trilogie new-yorkaise.
- Dans un autre roman de la Trilogie new-yorkaise, le personnage principal est né le même jour que vous…
P.A.: C’est exact. C’est dans Revenants. C’est la seule fois que j’ai fait une chose pareille.
- A propos de la Trilogie new-yorkaise, vous avez déclaré, lors d’une interview, qu’elle n’est pas un roman policier, car aucun crime n’a été commis dans ce roman. Cependant, “l’énigme” et “l’intention - ou la possibilité” du crime y existent. En quoi la Trilogie new-yorkaise serait-elle différente d’un roman policier?
P.A.: Dans un roman policier, vous trouver enfin la clé de l’énigme. Mais dans la Trilogie new-yorkaise et mes autres romans, les questions s’accumulent sans qu’il y ait de réponses. Là, vous ne pouvez plus les classifier comme ”roman policier”.
- S’agit-il alors d’une parodie du roman policier, étant donné le titre du troisième livre de la Trilogie new-yorkaise, intitulé La Chambre dérobée fait allusion à une notion traditionnelle du roman policier, celle de la ”porte close”?
P.A.: Exactement. A la fin de La Cité de verre - premier livre de la Trilogie new-yorkaise -, le personnage tant recherché, dans tout le roman, disparaît! Il s’est complètement volatilisé au su et à l’insu de tout le monde! Du lecteur et de moi-même! Mais finalement, c’est moi - en tant qu’auteur du livre - qui ai créé ce personnage pour qu’il vive comme il le souhaite. [Il rit]
- Dans vos romans de fiction, il y a une multitude d’informations secondaires. Sont-elles fictives ou réelles?
P.A.: Elles sont toutes réelles. Là, je n’ai rien inventé. Dans Moon Palace11, j’ai écrit beaucoup de choses sur l’histoire des Etats-Unis, et tout est vrai.
- En ce qui concerne l’intertextualité de vos livres, il y a des choses qui déconcertent parfois vos lecteurs. David de Moon Palace réapparaît dans Le Livre des illusions, ou encore les personnages des deux premiers livres de la Trilogie new-yorkaise reviennent sur la scène dans le troisième. Il y a aussi l’anagramme12 étonnante du nom de John Teraus dans La Nuit de l’oracle. Est-ce un simple jeu ou une technique romanesque sérieuse?
P.A.: David est l’un de mes personnages préférés depuis très longtemps. Dans Moon Palace, il était un personnage secondaire; mais dans Le Livre des illusions, il devient l’un des protagonistes principaux, avant de réapparaître de nouveau dans L’Histoire de ma machine à écrire.13 Il y a donc des personnages qui se déplacent d’un roman à l’autre. Quant à l’anagramme du nom de John Teraus, c’est parce que je voulais être présent, en quelque sorte, dans La Nuit de l’oracle.
- Dans Le Livre des illusions, deux personnages du roman parlent d’un livre intitulé L’Histoire de ma machine à écrire. Au moment d’écrire Le Livre des illusions, aviez-vous vraiment décidé d’écrire L’Histoire de ma machine à écrire un an plus tard?
P.A.: Pas du tout. Mais plus tard, j’ai décidé de choisir ce titre pour mon roman suivant.
- Les personnages de vos romans sont souvent faibles et malheureux. Ils perdent leurs familles lors d’un crash d’avion, ou ils font l’objet de diverses épreuves.
P.A.: C’est parce que mon esprit est habité par l’idée de ”perte” et de ”privation”. Je suis curieux de savoir comment les gens réagissent face à ces phénomènes, lorsqu’ils perdent par exemple un être cher. La perte d’un être cher change complètement la vie d’un individu. Ce dernier se trouve soudain dans l’obligation de s’adapter à sa nouvelle vie. Cela est l’occasion d’une réflexion profonde sur son être. En réalité, les drames sociaux ne m’intéressent guère. Je préfère que mes personnages se posent des questions fondamentales sur la vie. Je suis persuadé que c’est dans cet état de ”perte” et de ”privation” que nous pouvons réaliser ce que nous sommes vraiment.
- Dans la Trilogie new-yorkaise, surtout dans le premier livre, les personnages sont surveillés les uns par les autres. Quelle est l’importance de cette ‘’surveillance”?
P.A.: Dans la Trilogie new-yorkaise, l’identité est un thème principal. Vous regardez quelqu’un et vous vous identifiez soudain à travers lui. Grâce à cet événement psychologique, vous perdez une partie de votre être, mais vous obtenez en échange une partie de l’identité de l’Autre.
- Puis-je vous demander la permission de vous poser quelques questions privées?
P.A.: A condition que vous n’alliez pas trop loin. [Il rit]
- Quels sont vos plus grands souhaits personnels?
P.A.: Ce sont des choses tout à fait ordinaires. Je souhaite la santé et la joie pour ma famille, pour mon épouse et mes enfants. Ensuite, je souhaite mener toujours une vie honnête et vertueuse. L’argent et la célébrité ne comptent pas, j’aimerais seulement pouvoir continuer ma carrière et veiller sur mes proches.
- Et quelles sont vos plus grandes angoisses?
P.A.: Je serai angoissé si les souhaits que j’ai énumérés tout à l’heure ne se réalisent pas. Je suis extrêmement touché quand quelqu’un souffre d’une maladie ou meurt. Je suis angoissé quand je ne peux pas travailler. En général, j’ai peur de tout ce qui peut me conduire à éprouver un sentiment de regret.
- Est-ce que vous faites des cauchemars?
P.A.: Pendant longtemps, j’ai fait un rêve pénible. Je me voyais poursuivi sans savoir pourquoi. Des gens courraient après moi et voulaient me piéger.
- Depuis quand faites-vous ce cauchemar?
P.A.: Depuis mon enfance. Je crois que c’est à cause de la Seconde Guerre mondiale. Je suis né juste après la guerre. Quand j’étais petit, tout le monde parlait de la guerre. Les gens cherchaient leurs proches portés disparus en Europe. Je pense que c’est l’origine de mes cauchemars nocturnes.
- Puisque vous avez évoqué la Seconde Guerre mondiale, je me souviens du carnet de numéros de téléphone dans La Nuit de l’oracle.
P.A.: Ce carnet existe dans la réalité. Je l’ai effectivement chez moi. Il date de 1938 ou 1939. C’est mon éditeur polonais qui me l’a offert en 1998 à Varsovie. C’était un cadeau formidable, d’autant plus que sur ce carnet, il y a le numéro de téléphone d’un homme qui avait exactement mon nom et mon prénom: Paul Auster.
- Vraiment?
P.A.: Tout à fait. Cet homme était d’ailleurs un parent. Je suis issu d’une famille d’origine polonaise, et d’après mes recherches, ce Paul Auster était un membre de la famille. Voici un autre exemple de “coïncidence”: après la publication de La Nuit de l’oracle, un jeune journaliste polonais m’a interviewé. Pendant toute notre conversation, il était visiblement gêné. Il m’a dit enfin que dans le carnet de numéro de téléphone que j’avais reproduit à la fin du roman, il avait découvert le nom de ses grands-parents. Quelle coïncidence! J’étais complètement sidéré.
- Y a-t-il encore un écrivain dont vous attendez impatiemment la publication de son prochain livre?
P.A.: C’est une bonne question que vous avez posée de la meilleure façon. Oui, il y en a encore. Il y a aussi un écrivain, récemment décédé, dont j’avais lu tous les écrits.
- Qui était-ce?
P.A.: Le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski. J’avais lu tous ses écrits. J’ai lu également tous les livres de l’Américain Dan DeLillo, de l’Australien Peter Carey, et du Sud-africain John Maxwell Coetzee, prix Nobel 2003. J. M. Coetzee est un romancier brillant. Son En attendant les barbares est un véritable chef-d’œuvre. C’est l’un des meilleurs romans que j’ai lu de toute ma vie.
- Quels sont vos films préférés?
P.A.: Le Livre des illusions prouve que je suis un passionné du cinéma. J’adore les films muets surtout ceux de Charlie Chaplin et de Buster Keaton. J’admire les films du Français Jean Renoir, du Japonais Jasujiro Ozu et de l’Indien Satyajit Ray. Ray était un très grand artiste et sa trilogie est un chef-d’œuvre cinématographique.14 J’aime aussi les films du Français François
Truffaut, ainsi que certains films du Polonais Krzysztof Kieslowski.
- Encore une autre trilogie: Blanc, Bleu, Rouge.
P.A.: Oui. Surtout le dernier: Rouge. J’aime aussi La Double vie de Véronique. L’actrice de ce film, Irène Jacob a joué dans l’un de mes derniers films. C’est une femme formidable et une très bonne comédienne. J’aime aussi les films de quelques réalisateurs américains: Billy Wilder, John Huston et Howard Hawks. J’admire également le cinéma iranien, surtout les films d’Abbas Kiarostami. Quand il a gagné sa palme d’or, je faisais partie du jury du Festival de Cannes.
- Jean-Pierre Jeunet, auteur du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, a dit que vous avez exercé une influence importante sur le cinéma français.
P.A.: Ah, bon! Je ne savais pas! Je connais Jean-Pierre Jeunet. Il m’a dit une fois que dans son film (Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain), il avait utilisé certaines idées de mes livres. C’était un film très intéressant. J’ai reconnu des scènes qui avaient été tirées de mes livres, et j’en étais ravi.
- Je pense que vous passez beaucoup de temps à vous promener dans les rues de New York surtout à Brooklyn, n’est-ce pas?
P.A.: Oui, je me promène de temps en temps dans les rues pour me vider l’esprit. J’adore regarder les passants et écouter des bribes de leurs conversations. C’est passionnant.
- Avez-vous des habitudes particulières au moment d’écrire? La disposition de votre chambre, la lumière, etc.?
P.A.: Je ne travaille pas chez moi. J’ai un petit appartement tout près de chez moi. Le calme y règne et le téléphone ne sonne jamais. J’arrive donc à me concentrer facilement.
- Ecrivez-vous toujours dans un carnet?
P.A.: Oui. J’ai écrit Le Carnet rouge effectivement dans un carnet rouge. J’écris au crayon ou au stylo bille. Il m’arrive souvent de rayer toute une partie, pour y introduire des modifications. Quand je fini un paragraphe, je le tape sur ma machine à écrire. Ensuite, je m’occupe du paragraphe suivant dans le carnet.
- Préférez-vous le silence ou la musique?
P.A.: Le silence. Je n’écoute jamais de musique quand je travaille. Je ferme les fenêtres et je me concentre sur mon travail en silence.
- Quel genre de musique écoutez-vous?
P.A.: J’adore la musique classique, mais j’écoute aussi de la pop, du jazz et des musiques folkloriques de différents pays. La musique est une langue universelle, n’est-ce pas? Tout le monde la comprend et nous pouvons tous communiquer avec cette langue.
- En 2006, le Prix du Prince des Asturies vous a été décerné pour l’ensemble de votre œuvre. Pensez-vous parfois au Prix Nobel de littérature?
P.A.: Non, je n’y pense point. Les prix ne sont pas importants. Si vous en obtenez quelques-uns, vous en serez certainement fier, d’autant plus que vous serez plus célèbre qu’avant. Mais les prix ne changent pas grand-chose. Ils ne facilitent pas le métier d’écrire. Mais franchement, le Prix du Prince des Asturies m’a vraiment surpris. Je ne m’y attendais pas. C’était aussi une bonne occasion pour voyager avec ma famille en Espagne.
- Accepteriez-vous une invitation en Iran?
P.A.: Je ne connais pas vraiment l’Iran. Je lis les nouvelles d’Iran dans les journaux, et je suis sûr que la presse américaine ne couvre pas entièrement les événements qui se produisent chez vous. Mais de temps en temps, je tombe sur de bons articles qui reflètent la vie quotidienne des Iraniens. En revanche, les films iraniens ont été très efficaces pour faire connaître votre pays. Mais jusqu’à présent, personne ne m’a invité en Iran. D’ailleurs, je ne suis pas de ceux qui peuvent intéresser les pouvoirs politiques. Je ne m’attends donc pas à recevoir une invitation officielle!