Entretien Mario Vargas Llosa

Saturday, May 17th, 2008

La Tentation de l’Impossible

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Par : Saeed KAMALI DEHGHAN, La Revue de Téhéran, Mai 2008

Né en 1936 à Arequipa, au Pérou, Mario Vargas Llosa est l’un des éminents représentants de la foisonnante et superbe littérature latino-américaine contemporaine. Régulièrement couronnée de prix, son œuvre littéraire, incessamment en évolution, est remarquable par sa capacité à exprimer la pensée d’un auteur qui connaît l’art d’écrire. Sans cesser d’expérimenter de nouvelles techniques et d’intégrer une solide formation littéraire à la nouveauté de l’expression, l’écriture de Llosa est une arme parfaite au service de l’auteur dans son combat définitif pour ses idéaux libertaires et sa lutte politique pour l’Amérique latine. Essayiste à ses heures perdues, Mario Vargas Llosa exprime également dans ses essais ses conceptions et convictions. Aujourd’hui détenteur de la double nationalité péruvienne et espagnole, il est membre de l’Académie Royale Espagnole. Parmi ses œuvres, l’on peut citer:

- Les caïds, 1959.

- La ville et les chiens, 1963.

- Conversation dans la cathédrale, 1969.

- La guerre de la fin du monde, 1981.

- La fête au bouc, 2000.

- Le paradis un peu plus loin, 2003.

- La tentation de l’impossible, 2004.

 

S.K.D.: Quelle est, selon vous, la différence essentielle entre la génération d’auteurs tels que vous, Gabriel Garcia Marquez et Carlos Fuentes et des écrivains de la génération précédente comme Miguel Angel Asturias, Juan Rulfo, Romulo Gallegos, Alejo Carpentier?

M.V.L.: Je crois que la principale différence est que ma génération en Amérique latine a accordé une grande importance à la forme, à l’aspect technique du roman, alors que dans le passé, le sujet - surtout les thèmes historiques - était considéré comme très important et c’est pourquoi les écrivains de la génération précédente ont souvent négligé les aspects purement techniques de l’écriture, les points de vue, la perspective, la langue, etc. Je pense c’est la raison pour laquelle la littérature latino-américaine de l’époque a un tel aspect folklorique et journalistique. Pour tous ces auteurs, l’aspect formel du texte et les valeurs littéraires étaient dans de très nombreux cas secondaires, mais ceci a complètement changé avec la nouvelle génération et les écrivains latino-américains s’intéressent à un genre beaucoup plus universel de littérature, parce qu’ils sont plus conscients de l’importance de la forme, du style, de la structure et de l’organisation narrative. Je pense que c’est en cela que réside la principale différence entre ma génération et la précédente.

 

S.K.D. : Cependant, un écrivain comme Rulfo accordait également une très grande importance à la forme.

M.V.L.: Je dirais que Rulfo est une exception, car bien qu’il ait écrit sur le monde rural, sur les gens, sur les petits villages indiens, il se tenait parfaitement au courant de la littérature moderne. Il lisait William Faulkner, qui eu beaucoup d’influence sur lui, comme sur beaucoup d’autres auteurs latino-américains, et il a adopté des techniques d’écriture très modernes dans ses nouvelles et son roman. Je considère Rulfo comme un écrivain moderne.

 

S.K.D.: Vous vous êtes aussi distingué des écrivains de votre génération. Vous avez dépassé les frontières du Pérou pour vous intéresser à toute l’Amérique latine, contrairement aux autres écrivains latino-américains qui se sont souvent limités à leur propre pays.

M.V.L.: J’ai écrit un roman dont l’action se passe au Brésil, intitulé La guerre de la fin du monde et un autre au sujet de la République dominicaine, La fête au bouc. En effet, l’action de mes livres ne se situe pas exclusivement au Pérou, mais bien sûr, je crois que je porte avec moi mon expérience péruvienne dans tout ce que j’écris, même dans les romans dont l’intrigue se déroule dans d’autres pays.

 

S.K.D.: C’est pour cette raison que vous n’écrivez pas uniquement pour le Pérou et que vous considérez toute l’Amérique latine comme votre patrie?

M.V.L.: Eh bien, oui, dans un sens. Dans de nombreux cas, les frontières de l’Amérique latine sont plus artificielles qu’elles ne devraient l’être. Je pense que les problèmes, les traditions, les mythes, les langues et les cultures ne sont pas limités par les frontières politiques et administratives que nous avons, notamment dans notre littérature. J’estime qu’il est très superficiel de parler de l’Amérique latine en termes de nationalisme; l’Amérique latine est une grande unité culturelle, unité qui est en conflit avec la division artificielle des nations sur ce continent.

 

S.K.D.: Dans vos récits, les personnages sont très concernés par la politique, même les gens les plus ordinaires. Dans la réalité, à quel point les gens ordinaires s’occupent de politique, à votre avis? Est-ce qu’on est aussi politisé que dans le passé?

 

M.V.L.: Eh bien, vous savez, quand des pays ont des problèmes politiques en suspens, il devient très difficile d’éviter la politique, qui intègre tout naturellement la culture, donc également la littérature. Nous avons encore des problèmes politiques non résolus en Amérique latine, des dictatures en cours. Nous avons toute une histoire de la dictature et une vaste région gouvernée par des dictatures militaires, dans certains cas gauchistes, dans de nombreux cas de droite, qui ont profondément déformé et dénaturé la vie en Amérique latine. Et cette situation est très représentée dans la littérature car la dictature utilise toujours la censure, elle limite la liberté d’expression, la liberté dans la création littéraire, mais également parce que la dictature utilise la littérature, quitte à la sacrifier en tant que véhicule de dénonciation et de protestation. Dans de nombreux cas, les romans et les poèmes ont échoué dans la création esthétique et artistique car leur but était de dénoncer politiquement, mais dans d’autres cas, nous avons réussi à créer une littérature très riche, attachée aux valeurs civiques. Notre région est le berceau de beaucoup d’écrivains contemporains.

 

S.K.D.: Monsieur Llosa, à quel point le jeune Santiago de Conversation dans la cathédrale vous ressemble lorsque vous aviez son âge?

M.V.L.: Eh bien, je crois que je suis beaucoup plus actif que Santiago [rires]. Santiago est en comparaison un peu passif et trop pessimiste, il s’inquiète beaucoup trop des problèmes que suscite la profonde corruption de son pays, mais je ne partage ni son pessimisme, ni sa passivité, ni sa démission et son goût du sacrifice. Il se sacrifie car il estime que dans un pays aussi corrompu, tout gagnant est un exploiteur. Je ne partage pas ce genre de mentalité, mais il est très répandu, non seulement au Pérou, mais dans toute l’Amérique latine, en particulier parmi les intellectuels. Parmi les professionnels, il existe une classe moyenne qui s’est montrée profondément pessimiste quant à la possibilité de faire bouger les choses, changer la situation.

 

S.K.D.: Je pensais plutôt à la manière dont Santiago fait connaissance avec le communisme. Peut-être avez-vous vécu une expérience similaire…

M.V.L.: Vous savez, il y a cinquante ans, le communisme paraissait la seule alternative viable pour l’Amérique latine. Nous cherchions à construire des sociétés justes, équitables et prospères, puis, peu à peu, nous avons découvert que le communisme n’était pas la solution, et qu’il aggravait au contraire tous ces problèmes. Le communiste d’il y a cinquante ans est très différent du communiste d’aujourd’hui, dont on connaît maintenant les conséquences.

 

S.K.D.: Conversation dans la cathédrale reflète le doute. Santiago, le personnage principal, est indécis dans ses actions et doute de son choix communiste. C’est de ce doute et de l’engagement politique du pays que je parlais en temps qu’expérience de jeunesse.

M.V.L.: J’ai beaucoup utilisé ma propre expérience dans la création de Santiago, mais pas à cent pour cent. J’ai fait appel à mes propres souvenirs d’université sous la dictature militaire de Manuel Arturo Odria, et mon expérience de jeune journaliste pendant ces années au Pérou, mais sous beaucoup d’aspects, je n’ai pas seulement utilisé ma mémoire, mais aussi ma fantaisie, mon imagination. Ce livre est un roman, pas un livre d’histoire, même si je pense que j’ai été fidèle à ce qu’était la vie ces années-là, ces années cinquante, au Pérou et dans d’autres pays latino-américains.

 

S.K.D.: Conversation dans la cathédrale a une structure très originale; ses dialogues désordonnés donnent à ce roman une structure unique. Pourquoi avez-vous choisi la technique du dialogisme narratif pour ce roman?

M.V.L.: J’imagine que c’est parce que j’avais besoin de synthétiser et de concentrer l’histoire, sinon un roman qui tente de décrire la fonction d’un ensemble social durant huit années de dictature prendrait peut-être vingt volumes [rire]. C’était la seule manière de condenser, de donner une profonde unité à un genre de récit très dispersé, j’ai travaillé très dur pour trouver la structure qui conviendrait à Conversation dans la cathédrale. Au début, j’ai perdu ma première année de rédaction de ce livre, j’étais complètement perdu parce que j’écrivais des pièces sans savoir comment les intégrer, jusqu’au jour où j’ai eu cette idée d’une conversation en tant que centre principal du récit. Après cela, j’ai pu travailler de façon beaucoup plus cohérente.

 

S.K.D.: Considérant la structure originale et complexe de Conversation dans la cathédrale, si l’on vous demandait d’écrire un tel livre, penseriez-vous être capable de retrouver une pareille structure? Autrement dit, seriez-vous capable de réécrire ce livre?

M.V.L.: Eh bien, pas de cette manière. Je pense que ce livre représente également une forme de mode littéraire de ces années-là, une forme narrative très en vogue à l’époque, sous l’influence de Faulkner, Dos Passos, Joyce, etc., le meilleur des nouveaux romans modernes, mais aujourd’hui je ne voudrais pas écrire un tel roman. J’ai écrit un roman sur la dictature, La fête au bouc, et sa structure est très différente, et à mon avis, beaucoup plus liée à ce qui existe aujourd’hui en littérature.

 

S.K.D.: La dictature et les dictateurs sont très présents dans vos œuvres, mais la figure du dictateur, par exemple dans La fête au bouc est un peu ambigu. C’est-à-dire que le personnage de Trujillo n’est pas extrêmement négatif, il ressemble à tout le monde et agit même parfois pour le bien de son pays. Je veux poser une question qui nécessite un exemple: dans certains pays, après plus d’un siècle, on ne peut toujours pas juger de l’activité d’un dictateur. Certains ont une bonne opinion de lui et estiment qu’il a bien servi son pays, alors que d’autres ne voient en lui qu’un criminel et un traître. Pourquoi ce dualisme?

M.V.L.: Je pense qu’il est impossible de croire d’un dictateur qu’il est dictateur vingt quatre-heures sur vingt-quatre et qu’il laisse transparaître sa nature démoniaque dans tout ce qu’il fait, il y a toujours un équilibre, mais il est évident que dans une dictature, l’aspect négatif est ce qui prime et en fin de compte, un dictateur peut parfois bien agir, mais ce n’est pas ce qui est important. C’est l’équilibre qui compte, et cet équilibre est toujours une tragédie qui ravage la société. Donc, pour cette raison, je pense que la dictature et les dictateurs sont et doivent être condamnés sans excuse, malgré ce qu’ils ont pu faire de bien pour la société.

 

S.K.D.: Certains critiques comparent La guerre de la fin du monde et Guerre et Paix de Tolstoï, au vu de la taille de l’œuvre et du nombre de personnages et de récits qui s’entrecroisent dans ces deux ouvrages.

M.V.L.: C’est une comparaison fantastique. J’en suis très fier car pour moi Guerre et Paix est le plus grand roman jamais écrit, c’est un roman que j’admire énormément et Tolstoï est selon moi le premier grand romancier.

 

S.K.D.: Ces deux sont comparés en particulier pour leur envergure. Rédiger un ouvrage d’une telle ampleur est souvent considéré comme un risque par les critiques qui estiment que l’on ne lit pas beaucoup les grandes œuvres. Vous n’aviez pas peur lors de l’élaboration de ce livre?

M.V.L.: Je ne pense jamais au lecteur quand je suis enthousiasmé par une histoire. Je veux écrire cette histoire de la façon la plus convaincante pour moi-même, et je l’ai prouvé en écrivant ce livre. Je ne pense pas à l’accueil du lecteur et je crois que tous les écrivains partagent cette façon de voir avec moi. Ce qui importe n’est pas ce qui arrive quand le livre est terminé, c’est l’expérience unique de l’écriture. Vous êtes fasciné par ce que vous faites pendant deux ans, trois ans et vous essayez de transcrire cette expérience avec des mots. Et puis s’ensuit la réaction toujours inattendue du lecteur.

 

S.K.D.: Est-ce que La guerre de la fin du monde représente le conflit de la tradition et de la modernité?

M.V.L.: Oui, je pense que c’est une bonne description de ce livre, vous avez raison.

 

S.K.D.: Le conflit tradition/modernité imprègne ce livre sans que vous portiez finalement de jugement ou que vous proposiez une solution. Est-ce que ce conflit agite toujours l’Amérique latine?

M.V.L.: Oui, beaucoup, et je pense que cette dualité existe non seulement au Brésil, mais aussi dans la plupart des pays d’Amérique latine. Cette difficile intégration de la modernité dans la tradition est très présente, non seulement dans la littérature, mais dans toute la culture. Elle est partout présente. En politique et dans les affaires sociales, nous sommes encore très ancrés dans les traditions, en particulier dans des pays comme le Pérou ou le Mexique et le Guatemala, qui possèdent des passés riches. En même temps, il ne faut pas oublier que ces traditions enrichissent notre culture, nos mythes et les formes artistiques que nous exprimons, et si nous réussissons à intégrer ces différents aspects de notre réalité, différents, mais pas totalement incompatibles l’un avec l’autre, je crois que l’on pourrait prévoir un bel avenir pour les pays de ce continent.

 

S.K.D.: Monsieur Llosa, vous écrivez le passé, vous n’avez pas l’intention de vous pencher sur des sujets plus contemporains?

M.V.L.: J’écris toujours sur des questions contemporaines [Rires.] J’utilise le passé, mais le passé est un moyen parfait pour parler du présent. Je suis un homme d’aujourd’hui, pas du XIXe siècle. [Rires] J’écris le présent, ce qui se passe. Vous avez vu Trujillo, vous avez vu la guerre civile au Brésil, je pense que ma perspective est contemporaine, même si le sujet semble être établi dans le passé. Croyez-moi, je vis dans mon époque.

 

S.K.D.: Il y a des années, vous étiez un des partisans de Fidel Castro, avec Gabriel Garcia Marquez. Et l’affaire Padilla, où Garcia Marquez afficha son soutien indéfectible à Castro provoqua votre désaccord avec les écrivains qui supportaient Castro et le communisme. Quelle fut la cause de votre séparation avec ce courant et avec votre vieil ami Garcia Marquez?

M.V.L.: C’est une très longue histoire. J’étais en faveur de la Révolution cubaine. Nous attendions impatiemment cette révolution, c’était une révolution de liberté, de diversité, de pluralisme. Au début, Fidel Castro semblait être ce genre de leader mais nous nous étions trompés, nous avions été naïfs, en réalité, il est devenu dictateur très rapidement, car il a compris que la dictature est le meilleur moyen de préserver indéfiniment le pouvoir. Quand j’ai compris cela, je suis devenu très critique à son égard et ce fut une expérience importante pour moi parce que j’appris à réévaluer les valeurs démocratiques. J’ai mieux compris l’importance de la liberté, de la légalité, du pluralisme, de toutes ces notions qui rendent la vie supportable et, depuis lors, j’ai été très cohérent dans mon positionnement contre toute forme de dictature. J’ai été contre Pinochet exactement de la même manière, et je suis contre tous les dictateurs, sans exception.

 

S.K.D.: Qu’est-ce qui vous a poussé, vous qui êtes écrivain, à entrer dans le monde de la politique et vous présenter comme candidat aux élections présidentielles?

M.V.L.: A l’époque, le Pérou faisait face à une conjoncture politique très complexe. D’une part, nous avions une guerre civile et d’autre part, le gouvernement démocratique de l’époque était très faible. Nous avions également de lourds problèmes économiques et sociaux, une inflation galopante et tout l’appareil démocratique était sur le point de s’effondrer. C’est dans ce contexte que j’ai décidé d’entrer dans le monde politique, et c’est ce que j’ai essayé de faire, mais je n’ai pas réussi. En tout cas, cette expérience fut très intéressante et m’apprit beaucoup de choses.

 

S.K.D.: Je me souviens que dans votre interview avec le Guardian, vous avez dit que cet événement vous avait fait prendre conscience que la politique peut transformer les hommes ordinaires en petits monstres. Vous ne regrettez pas d’être entré dans la politique et surtout de vous être présenté comme candidat aux élections?

M.V.L: Non, je n’ai pas de regrets car je savais déjà ce que je voulais faire. Quoiqu’il en soit, c’est une expérience que je ne retenterais pas parce que j’ai compris pendant ces années que je n’étais pas un politicien, mais bien un écrivain. J’ai compris qu’il fallait que je m’implique dans le débat civique en tant qu’intellectuel et pas au niveau des grands jeux politiciens. Mais je ne regrette rien. Ce fut une expérience passionnante, une expérience éducative et pour un écrivain, il n’y a pas de mauvais expérience, tout lui est utile [Rires].

گفت‌وگوی اختصاصی با «ماریو بارگاس یوسا» به فارسی

Entretien avec Esmâ’il Fassîh

Friday, May 16th, 2008

 

Saeed Kamali Dehghan | La Revue de Téhéran | Septembre 2007

Quand il fut décidé que je prendrai soin d’Esmâ’il Fassîh à l’hôpital, je ne pensais pas un seul instant entendre de sa propre bouche ce que tant de journalistes à l’affût attendaient: les inédits de Fassîh par lui-même. C’est pour cela que même si je savais pertinemment que l’hôpital n’est pas l’endroit rêvé pour une interview, et que l’état de Fassîh ne lui permettait pas de trop se dépenser, je saisis l’occasion et quand il se mit à parler, je lui demandais la permission d’écrire ce qu’il racontait.

Cela fait plus d’une semaine que Fassîh est hospitalisé à l’hôpital spécialisé de la Compagnie Pétrolière Nationale d’Iran, une compagnie pour laquelle il a travaillé de nombreuses années. Pourtant, le personnel hospitalier ne semble jamais avoir entendu parler ni de lui ni de ses romans.

Depuis que cette interview a été publiée, l’hôpital est devenu un lieu de visite privilégié pour un grand nombre d’admirateurs de Fassîh, tous ceux qui ayant pu autrefois trouver le numéro de téléphone de Fassîh au prix de mille difficultés, s’étaient vus jusqu’alors opposer un refus poli. Pourtant, Fassîh reste l’homme que ses proches ont toujours décrit: aimable, doux, solitaire et un peu timide. Fassîh s’inquiète actuellement pour son dernier livre. Il fait partie de ces perpétuels inquiets que décrit Proust dans Le côté de Guermantes: « Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela.»

***

S’il fallait nommer l’un des écrivains les plus actifs et dans le même temps les plus méconnus de l’époque contemporaine, Esmâ’il Fassîh viendrait sans doute en tête. Un écrivain qui, contrairement au nombre impressionnant du tirage de ses livres et au beau milieu des convulsions de la renaissante littérature iranienne, n’a accordé qu’une unique interview datant de 1993 au magazine littéraire Kelk. Il est également réputé parmi les gens de lettres pour son coté sauvage et solitaire et sa vie de reclus. Sa vie et ses expériences demeurent dont très peu connues du public. Deux raisons ont probablement éloigné Fassîh de la scène littéraire nationale et l’ont poussé à écrire en solitaire: la douleur qu’il éprouva à la suite du décès de son épouse survenu durant les premières années de sa vie aux Etats-Unis, et sa volonté de rester éloigné des complots littéraires et des arrangements mercantiles. Bien qu’elle ait fait de lui un des écrivains contemporains les plus productifs, cette réclusion volontaire a contribué à l’écarter plus que de raison de la scène littéraire et de la jeune génération qui tend à méconnaître son œuvre.

Esmâ’il Fassîh, appelé Nâsser par sa famille et ses amis, raconte ainsi sa jeunesse: «Je suis né en 1934. J’étais le dixième enfant d’Arbâb Hassan et l’on vivait dans le quartier de Darkhoongâh à Téhéran. Mon père avait près du carrefour Shâhpour une petite épicerie, et une grande maison avec deux cours près du carrefour de Gueloubandak. Mes grands frères, qui étaient mariés, vivaient là-bas. Ma sœur empruntait parfois des livres et elle me les lisait, je me rappelle notamment d’Alexandre Dumas. Après la mort de mon père et la répartition de ses biens, j’ai refusé de prendre ma part. Ma mère me donna 3200 tomans et avec cette somme, je partis aux Etats-Unis.»

Quand je lui dis qu’aujourd’hui, un œuf coûte près de cent tomans, il continue ainsi: «Je suis allé de Téhéran à Istanbul avec soixante-dix tomans en trois jours. Après Istanbul, j’ai pris l’Orient Express jusqu’à Paris et de là-bas, je pris l’avion le moins cher que je pus trouver pour New York. Avant d’y aller, j’avais obtenu de l’ambassade américaine de Téhéran un droit d’inscription à l’université et quand je suis arrivé aux Etats-Unis, j’ai d’abord été à New York pour je me suis installé dans le Montana pour m’inscrire au Montana State College. J’ai étudié la chimie pendant quatre ans et comme j’étais bon en anglais, je travaillais les fins de semaine pour l’université. Mon professeur principal, qui m’appréciait, me demanda un jour: «Do you know how to wash the test tubes?» et je lui répondis “Sure, I knew how to wash the test tubes since I was four years old.» Ainsi, je travaillais jusqu’à la fin de l’année et réussis à m’acheter une voiture. Après l’obtention de ma maîtrise en chimie, je suis allé en voiture jusqu’en Californie. C’était en 1961. J’étais sur la route et j’écoutais la radio qui annonçait le suicide de Hemingway. Il était né en 1899 et était mort exactement le même mois que celui de sa naissance. Au début, on a refusé de l’enterrer car son lieu de naissance était un Etat catholique. Son corps resta deux trois jours sur le sol, jusqu’à ce que la nouvelle de cette affaire parvienne aux oreilles de Kennedy qui exigea en tant que président catholique que l’on enterre immédiatement Hemingway. Il fut donc enterré et on écrivit juste sur sa tombe: «Ernest Hemingway 1899-1961». Il venait d’avoir soixante-deux ans

Dès les premières années de son séjour aux Etats-Unis, Fassîh lit Hemingway et comme il le dit lui-même, l’un de ses livres préférés est L’Adieu aux armes. Fassîh a rencontré Hemingway deux mois avant son suicide en avril 1961. Le célèbre auteur américain vivait près du Montana, là où vivait Fassîh. C’est ainsi que ce dernier raconte leur entrevue: «Après notre mariage à San Francisco, ma femme et moi nous sommes installés à Messoula dans le Comté du Messoula. Un jour, notre université invita Hemingway à venir donner une conférence aux étudiants. A l’époque, Hemingway, qui venait de rentrer d’un séjour de quinze ans à Cuba, vivait près de chez nous dans le Montana. Le Montana est un des grands Etats américains, très rural, et c’est là que j’ai obtenu ma maîtrise en langue et littérature anglaises. Hemingway arriva vêtu d’un short et d’une chemise. Il n’entra dans l’enceinte de l’université. Nous nous assirent en cercle autour de lui et il répondit aux questions que nous lui posions. Quand il vit ma tête différente et orientale, il comprit que je n’étais pas américain et me demanda «Where do you come from?» et je lui répondis en prononçant «Iran» à l’américaine. Il demanda «You ran?» et je répondis «Yes, from Iran» (Fassîh rit en ce remémorant ce souvenir). Puis il ajouta «Try very hard» et je lui dis «I’ll try» pour ensuite lui demander: «Writing or something else?» et il me répondit: «Write». Ensuite je le saluai militairement. Récemment la revue Roudakî a fait un numéro spécial sur lui que j’ai lu. Il y est évoqué une anecdote amusante à son sujet: il se réveille un matin et se dit «mon foie va mal, je dois faire quelque chose pour y remédier d’ici ce soir.» C’est ce même jour qu’il se suicida.»

Malgré tous les bons souvenirs qu’il a, un voile de tristesse apparaît sur le visage de Fassîh lorsqu’il évoque la mort de sa femme. Il raconte qu’il a, pendant de longues années, tenté d’oublier cet événement tragique et de se contenter d’en faire de simples allusions dans ses romans pour pouvoir en vain l’oublier; jusqu’à ce qu’il décide il y a trois ans de publier un livre intitulé L’amour et la mort qui est la plus proche autofiction qu’il ait écrit. Comme il le dit lui-même, Jalâl Aryâne, le célèbre héros de ce romain, ressemble «exactly» à Fassîh lui-même. Fassîh confirme donc la rumeur qui avait affirmé que l’histoire de ce personnage était très proche de celle de son auteur: «Mon premier mariage était avec une jeune fille norvégienne nommée Annabel Campbell à San Fransisco. Elle venait d’arriver en Californie et j’étais amoureux d’elle. Mais elle tomba enceinte et au moment de l’accouchement, la mère et l’enfant moururent ensemble.» A cet instant Fassîh se souvient d’une expression que prononce le docteur Fareham dans son roman: «If you love her, don’t marry her» (Si tu l’aimes, ne l’épouse pas).

La mort d’Annabel transforme profondément le jeune Fassîh de 29 ans qui ne peut désormais plus supporter sa vie aux Etats-Unis. Il décide alors de revenir en Iran à bord du Queen Mary, un voyage de deux semaines qui l’emmène du Nouveau Monde – avec des escales dans le sud de la France – jusqu’à Venise. Il y prend ensuite un avion pour Téhéran.

Quand Fassîh revient à Téhéran, il trouve de nouveaux amis parmi lesquels on peut nommer Sâdegh Tchoubak, Najaf Daryâbandarî, Ahmad Mahmoud, Gholâmhossein Saedî et Karîm Emâmî. A ce propos, Fassîh raconte: «A mon retour en Iran, j’ai rejoint Sâdegh Tchoubak qui était un personnage important dans la Compagnie pétrolière, et ensuite Najaf Daryâbandarî qui travaillait à l’époque pour les éditions Franklin. Un jour où j’étais allé rendre visite à Sâdegh Tchoubak à Téhéran, je lui ai emmené le livre Terre connue. Après l’avoir lu, il m’a dit d’attendre et de continuer à travailler pour la Compagnie dans le sud. C’est ce que j’ai fait et je l’ai revu là-bas plusieurs fois. Après cela, j’eus un patron anglais qui ne me plaisait pas. Je suis alors rentré à Téhéran et pour dire à Sâdegh que je voulais démissionner. Mais il m’en empêcha et m’envoya en mission à Masjed Soleymân. J’y restais six mois avant de repartir pour les Etats-Unis. Je suis rentré des Etats-Unis deux ans plus tard et par l’intermédiaire d’un vieil ami du lycée, j’ai fait la connaissance de Parîchehr Edâlat que j’ai épousé. Après cela, ma fille Salomé qui a fait les dessins du livre Cœur aveugle et qui vit actuellement à San Francisco est née. J’ai aussi un garçon, Shahryâr, qui vit à Karaj.»

Il est trois heures du matin quand Fassîh se réveille et se souvient d’Abadan: «Quand j’étais encore à Abadan, je me réveillais parfois au milieu de la nuit et j’écrivais. J’écrivais une douzaine de pages jusqu’à l’aube et je prenais alors mon petit déjeuner. Je me sentais heureux d’avoir avancé dans mon travail.»

La Compagnie du Pétrole et son ciné club ont eu une grande importance pour Fassîh qui a travaillé pour cette compagnie une grande partie de sa vie, mais aussi pour ses fans et ses admirateurs qui voyaient son nom mentionné de façon répétée dans ses romans: «Les soirs, on allait au ciné club de la Compagnie qui disposait d’une salle. On mangeait, la Compagnie faisait des affaires avec beaucoup de compagnies étrangères et on voyait donc toutes les nouveautés du cinéma mondial dès leur sortie

Fassîh considère les livres d’Ebrâhîm Golestân comme très importants et affirme à son sujet: «Je connaissais Golestân et je l’ai vu et en Iran et à Londres, mais nous n’étions pas très proches.» Cependant, il considère lui-même avoir été avant tout influencé par Jamâlzâdeh,  Ahmad Mahmoud et Bozorg Alavî: «J’étais étroitement en contact avec Ahmad Mahmoud et on se voyait beaucoup; et aussi Gholâmhossein Saedi, qui était la bonté incarnée

Fassîh est un grand admirateur des poèmes de Forough Farrokhzâd et, comme il le dit lui-même, avant de tomber malade, il allait parfois à Zâhiroddoleh sur sa tombe. Il en va de même pour le Jalâl Aryâne du livre Shâhbâz et les chouettes qui, lorsqu’il rend visite à son frère philosophe dans le nord de la ville, se rend sur la tombe de Forough. «Moi et Forough Farrokhzâd, on se connaissait bien. On se voyait souvent. J’avais vu Forough pour la première fois à Masjed Soleymân et là-bas, elle faisait un film avec Monsieur Golestân. Un jour où  je devais venir à Téhéran pour mon travail, j’ai appelé Forough et nous avons décidé d’aller déjeuner ensemble avec Ebrâhîm Golestân et Gholâmhossein Saedî dans l’avenue Nâderî. Dans cette avenue, il y avait une petite rue appelée Ghavvâm-o-saltâneh, et c’est là-bas que nous avons déjeuné. Ensuite, nous sommes restés dîner ensemble au Hilton.»

Esmâ’il Fassîh considère Tangssir de Sâdegh Tchoubak comme un roman inoubliable et concernant la poursuite de ses liens d’amitié avec cet écrivain, il nous répond: «Alors qu’il était retraité, je l’ai vu par hasard à Londres pour la dernière fois, à Hyde Park. Après cela, j’ai entendu qu’il était mort aux Etats-Unis. Moi et Tchoubak avions entretenu un lien d’amitié sincère. Même si nous n’étions pas très proches, j’allais le voir à chaque fois que j’avais un problème. Et même durant des dernières années de sa vie où l’on se voyait moins, il m’envoyait toujours des photos et des cartes postales par l’intermédiaire d’un ami commun.»

Jalâl Aryâne est pour les admirateurs de Fassîh son personnage central et un héros présent dans la plupart de ses livres de Fassîh. Beaucoup le considèrent comme l’alter ego de Fassîh lui-même. Il explique ainsi le choix de ce nom et de ce personnage: «Un jour, lorsque j’étais dans le sud de l’Iran, je me suis dit que je voulais avoir un personnage nommé Jalâl Aryâne, un personnage qui m’accompagnerait dans ma vie. Il est présent dans toutes les intrigues mettant en scène quelqu’un qui souffre. Malgré ses efforts, cette personne meurt et il doit supporter le poids de cette douleur, comme c’est le cas dans L’hiver ۶۲.» Concernant la cause de la tristesse constante d’Aryâne, il affirme: «C’est les peines du cœur et de la tête, vous savez. Une mauvaise aventure, une sale histoire ne vous lâche pas aussi facilement.» Jalâl Aryâne semble tellement proche d’Esmâ’il Fassîh qu’il est difficile de croire que ses romans ne sont pas des autofictions. Cependant, cet entremêlement va si loin qu’Aryâne devient parfois aussi proche de Fassîh que le Marcel d’A la recherche du Temps perdu à de Proust. Les lignes de démarcation entre l’auteur et son personnage tendent alors à s’effacer, comme c’est le cas dans son dernier ouvrage L’amour et la mort.

En commençant sa mission dans le sud de l’Iran, Fassîh débute également l’écriture de son roman Vin amer: «J’ai écrit Vin amer et en 1968, j’ai donné apporté le manuscrit aux éditions Franklin. Il fut publié grâce à Najaf Daryâbandarî et aux corrections de Karîm Emâmî. Mais cela fait maintenant des années que je n’ai pas vu Monsieur Daryâbandarî et nous n’avons plus tellement de contact. » La plupart des ouvrages d’Esmâ’il Fassîh comportent en première page un poème qui est la clé principale de l’intrigue. Les premières pages de Vin Amer laissaient également apparaître une clé qui contenait le reste du récit. Cependant, sur le conseil de Najaf Daryâbandarî, elles furent enlevées dès les premières éditions: «Je fais figurer dans tous mes livres quelques vers de poème qui contiennent la thèse de l’histoire. Pour Vin Amer, j’avais choisi un vers de Hâfez qui parle de vin amer, mais j’ai décidé de le supprimer sur un conseil de Najaf Daryâbandarî.» A ce moment-là, Fassîh se souvient du poème du livre Une lettre au monde: «Une lettre au monde fut d’abord publié aux Etats-Unis et il était basé sur un poème d’Emily Dickinson: «Ceci est une lettre au monde, qui ne m’écrit jamais.»»

Après Vin amer, Esmâ’il Fassîh écrivit un livre nommé Cœur aveugle dont la trame est constituée de souvenirs d’enfance, avec en toile de fond l’ambiance des vieux quartiers de Téhéran et en particulier du bazar de Darkhoongâh et de sa maison paternelle qui était toujours pleine de monde et d’aventure. Fassîh évoque nostalgiquement cette époque: «J’avais deux ans quand mon père est mort, je vais parfois sur sa tombe. Je me tenais toujours dans l’angle sud de la tombe jusqu’à ce qu’une fois par hasard, je me tins dans l’angle nord. Soudain, le souvenir de mon père me submergea et je me mis à pleurer. On dirait que le moindre souvenir reste ancré dans cette maudite tête.» Il affirmé également au sujet du personnage de Rassoul dans Cœur aveugle: «Rassoul était mon frère préféré. Bien sûr son vrai nom était Mohammad, qui était aussi doué et sensible que le Rassoul du livre. Il adorait la poésie

L’histoire de Jâvid reste l’un des ouvrages les plus appréciés du public de Fassîh: réédité près de dix fois, il souligne également l’intérêt de Fassîh pour l’Iran préislamique. Contrairement à ce qu’il écrit dans le prologue, Fassîh a lui-même inventé l’intrigue du récit: «Il n’y avait absolument personne. Tout ce qui s’y est déroulé s’est passé dans l’ordinateur de mon cerveau.» La rédaction de L’histoire de Jâvid a duré six ans. Fassîh évoque à ce sujet: «Après voir écrit deux livres, j’ai commencé L’histoire de Jâvid alors que je ne connaissais ni un zoroastrien ni quoi que ce soit au sujet du zoroastrisme, ni quelqu’un du nom de Jâvid. Un jour, une histoire m’est venue à l’esprit et j’ai commencé à l’écrire. Cela m’a pris six ans

Soraya est dans le coma est, avec L’Hiver 62 et L’histoire de Jâvid, l’un des plus importants romans d’Esmâ’il Fassîh; véritable critique sociale sur l’intelligentsia post révolutionnaire: «Il y avait un groupe de richards et de bons à rien qui était partis de l’Iran en Turquie et de là-bas un peu partout alors qu’ici, il fallait voir ce qui se passait.» Fassîh qui, à cause de la fermeture de l’ambassade d’Angleterre en Iran, avait été obligé d’aller à Paris pour obtenir un visa qui lui aurait permis d’aller voir sa fille malade et qui lui fut finalement refusé, y rencontra des soi-disant intellectuels iraniens. Cette expérience enracina en lui une grande méfiance envers les intellectuels, vis-à-vis desquels il gardera constamment ses distances. «Quand Soraya est dans le coma, on dirait que tout le monde est dans le coma. Les Iraniens fêtards de Paris et d’autre part, une série de flash back à Khorramshahr et au Baloutchistan… Des gens qui passent leur temps à faire la fête dans les cafés parisiens et qui par-dessus le marché proposent des thèses et des solutions à ceux de l’intérieur

Soraya agonise parut en 1985 aux éditions Zed Books Ltd. Il fut traduit par Fassîh lui-même et inspira quelques articles dans les magazines littéraires de l’époque. Ce livre fut également traduit en arabe et publié au Caire en 1997 sans la permission de l’auteur.  

Après ce livre, deux nouveaux romans, La souffrance de Siavash et L’Hiver 62, qui est l’un des plus beaux romans de Fassîh, furent publiés.

Dans L’Hiver 62, le narrateur poursuit la lecture d’un roman qui contient symboliquement l’historique du récit. Il s’agit d’En attendant Godot de Samuel Beckett.

Cela fait quelques temps que Fassîh a soumis son dernier roman, L’amer, aux éditeurs et qu’il attend la permission de publier. «Cela fait neuf mois que j’attends l’autorisation de sortie.» D’après Fassîh, c’est cette absence même qui a provoqué toute cette tension psychologique qui a provoqué son récent séjour à l’hôpital, durant lequel cet auteur solitaire s’est livré après plus de dix ans de silence: «Quand un écrivain comme moi qui a passé sa vie à écrire ne peut plus publier ses livres, à quoi bon vivre?»

 Au sujet de ce dernier roman, Fassîh dit: «L’amer est la fin de L’Histoire de Jâvid. Jâvid a atteint l’âge de quatre vingt onze ans. Cette fois ci, Jalâl voyage à Londres pour effectuer une mission qui lui a été confiée par son entreprise. Arrivé là-bas, une dame le prévient qu’il y a un vieil homme dans la maison des vieux qui passe son temps à marcher de long en large et à parler en Avesta. Jalâl rend visite au vieil homme pour prendre soin de lui. Le vieil homme, qui a entendu qu’Aryâne est venu le voir, lui dit «Tu es Aryâne, donc Zoroastrien». Et Aryâne de répondre: «Mais non, je m’appelle Jalâl.»»

( Entretien avec Esmail Fassih, Ismail Fasih, Esma’il Fassih, Esmail Fasih)

Liens: L’interview en Persan

Entretien avec Tzvetan Todorov

Sunday, May 11th, 2008

 

Saeed Kamali Dehghan et Amélie NEUVE-EGLISE | La Revue de Téhéran | Octobre 2006

Chercheur français d’origine bulgare, Tzvetan Todorov s’est consacré à l’étude de nombreuses disciplines telles que la sémiologie, la linguistique, la littérature et la philosophie, et s’est plus spécifiquement penché sur l’analyse de sujets tels que la poétique contemporaine ou encore l’altérité et le rapport de l’homme à l’ “autre”. Il a publié de nombreux ouvrages tels que Littérature et signification (1967), Introduction à la littérature fantastique (1970), ou encore Symbolisme et interprétation (1978) et La conquête de l’Amérique, la question de l’autre (1982). Il a également effectué l’analyse critique d’œuvres de philosophes classiques tels que Hobbes ou Machiavel. Todorov s’est plus récemment penché sur la question de la mémoire dans Mémoire du mal, tentation du bien (2000), pour se poser ensuite en analyste critique de l’actualité dans Le nouveau désordre mondial. Réflexions d’un européen (2003). Son dernier ouvrage en date publié cette année, Les aventuriers de l’absolu, se consacre de nouveau à la littérature en exposant le destin tragique de trois grandes figures de la poésie de la fin du XIXe et du XXe siècle.

Tzvetan Todorov s’est rendu en Iran du 20 au 27 octobre, où il a notamment animé deux conférences consacrées respectivement à la littérature et au thème de la mémoire. Nous avons pu le rencontrer à l’Institut Français de Recherche en Iran (IFRI), quelques heures avant sa première intervention.

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Quelle est la raison de votre venue en Iran et quelles sont, jusque-là, vos premières impressions?

C’est mon premier voyage en Iran, et je suis venu suite à l’invitation qui m’a été adressée par l’Institut Français de Recherche en Iran (IFRI). Cependant, je suis arrivé depuis trop peu de temps pour me faire une idée précise, ou ne serait-ce qu’une première impression, de ce pays.

Nous avons parfois une vision erronée de l’Iran à l’étranger, ou du moins en Occident. Vous qui avez beaucoup travaillé sur le thème de l’”autre” et de sa perception, quelles sont, selon vous, les racines de ces préjugés et la raison de leur ténacité?

 Ces préjugés existent, mais je ne pense pas que la vision de l’iranien, ou plutôt de la société iranienne, soit purement négative aujourd’hui. Je crois qu’il y a une curiosité, un respect pour une culture millénaire, bien qu’il existe des réserves sur certains choix politiques qui peuvent bien sûr être argumentées. Cependant, je ne pense pas qu’il soit nécessaire que nous nous en occupions. En tout cas en ce qui me concerne, c’est précisément cette image un peu conflictuelle qui motive ma curiosité et mon souhait de mieux connaître l’Iran. Puisque c’est un sujet de débat très vif, j’aimerais bien pouvoir me faire un petit peu une opinion personnelle en venant, en discutant avec des individus vivants, mais aussi en lisant, car quand vous faites un voyage, vous lisez aussi des livres, des textes sur le pays en question… qui contribuent à enrichir et à rendre plus complexe l’image que vous vous étiez faite au préalable.

Pourquoi avez-vous choisi les formalistes russes comme premier thème de recherche? Quelle influence ont-ils exercée sur votre théorie littéraire?

Je n’ai pas de théorie littéraire au sens propre du terme, donc ils ne m’ont pas vraiment influencé dans ce domaine. Mais j’ai commencé par les formalistes russes parce que je connaissais leur œuvre; et lorsque je suis arrivé en France en 1963, j’ai été frappé par un certain provincialisme chez mes collègues spécialistes de littérature qui ne connaissaient essentiellement que ce qui se faisait en français; et donc comme j’admirais le travail des formalistes, je les ai traduits moi-même. Plus tard, j’ai joué ce même rôle mais sans faire la traduction moi-même: nous avons animé, avec Gérard Genette, une collection qui s’appelait Poétique et dans laquelle nous avons traduit des textes de l’allemand, de l’anglais, du russe, etc. L’idée plus générale était de faire communiquer les cultures et c’est une chose qui m’est chère, peut-être parce que je suis moi-même immigré, quelqu’un qui a grandi dans une culture et qui vit dans une autre culture. Quand j’ai écrit une sorte d’autobiographie, il a fallut chercher un sous-titre. Le titre est une jolie phrase, mais le sous-titre doit dire de quoi l’ouvrage traite réellement; et j’ai appelé cela “une vie de passeur”; le passeur étant justement celui qui fait se connecter les deux rives d’un fleuve.

Avec Gérard Genette et Rolland Barthes, vous faites partie des fondateurs de la théorie du structuralisme. Pourquoi affirmez-vous que cela n’est pas une théorie?

Ce n’était pas une théorie mais davantage une “méthode”. La méthode structurale était une chose utile à introduire dans le champ des études littéraires pour apprendre à mieux lire les textes, mais une fois qu’on l’a introduite, cela cesse d’être un sujet de bagarre ou de débat. Je pense que c’est également vrai de Barthes qui a beaucoup changé de centre d’intérêt – je ne sais pas s’il faut appeler cela méthode -, en tout cas il a beaucoup changé son approche des textes en adoptant parfois un angle plus sociologique, parfois plus psychanalytique… et je l’ai suivi dans cette voie. La méthode structurale est donc plutôt un instrument dont il faut apprendre à se servir et si on l’utilise c’est très bien, mais ce n’est pas le seul instrument disponible dont j’aime me servir.

On vous a souvent défini comme une personnalité intellectuelle humaniste. Comment définiriez-vous ce terme? Pensez-vous que l’humanisme a une vocation universelle, ou qu’au contraire elle est destinée à demeurer l’une des composantes centrales de l’identité européenne?

L’humanisme est d’abord une pensée et une conception de l’homme. En étudiant les auteurs du passé – l’histoire des idées si vous voulez -, je me suis rendu compte que ceux qui m’étaient les plus proches étaient précisément ceux que l’on identifie comme des penseurs humanistes. C’est-à-dire la grande pensée des Lumières au XVIIIe siècle, mais qui trouve déjà ses racines chez Montaigne dans la tradition française et qui se poursuit au XIXe, voire au XXe siècle. Ce n’est pas exactement pour moi une philosophie au sens strict du mot, c’est plutôt un choix de valeurs, une vision du monde. Pour mon usage personnel, je définis la pensée humaniste par plusieurs exigences. D’abord que l’on considère les individus, les êtres humains, comme au moins partiellement responsables de leurs actes, et donc disposant d’une certaine liberté et d’une certaine volonté. Cela implique non pas le fait qu’ils soient capables de tout faire et qu’ils n’aient rien reçu du passé, mais que cette détermination que nous recevons du passé ou de nos proches, du pays dans lequel nous sommes nés, etc, ne soit jamais intégrale. C’est donc là le premier postulat humaniste. L’être humain peut suivre tout ce qu’on lui dit de faire mais il peut aussi s’en arracher, s’y opposer. Jean-Jacques Rousseau disait ainsi “l’homme peut acquiescer ou résister”. Cela est pour moi absolument essentiel. La deuxième caractéristique tout aussi fondamentale est que dans l’optique humaniste, la finalité ultime de nos actes doit être le bien-être des êtres humains eux-mêmes. C’est-à-dire que ce n’est pas une abstraction telle que l’humanité ou le bonheur de l’humanité, l’ordre le plus juste, la révolution ou le socialisme. Ce sont les êtres humains eux-mêmes pris un par un, concrètement dans leur existence. C’est pourquoi, l’amour est la meilleure incarnation de cette caractéristique de la pensée humaniste, puisque dans l’amour, de quoi s’agit-il? De dire: “lui, elle, cet enfant ou ce parent compte plus que tout pour moi”. Enfin, la troisième grande caractéristique est l’universalité, c’est-à-dire que les traits que l’on exige des hommes et qu’on leur propose s’appliquent à tous les êtres. Uniquement aux hommes mais à tous les hommes, quels qu’ils soient: hommes et femmes, petits et grands, méchants et gentils, riches et pauvres. Quand vous me demandez si l’humanisme est européen ou universel, c’est bien sûr pour moi une pensée universelle et dont je trouve d’ailleurs des exemples dans toutes les traditions quelles qu’elles soient. On le trouve plus particulièrement dans la tradition chinoise parce que le confucianisme est en grande partie un humanisme, mais il est également présent dans d’autres traditions, pour peu que l’on soit capable de les prendre dans toute leur ampleur et de ne pas les réduire à un seul de leurs aspects.

Vous avez beaucoup écrit sur la mémoire; après les grandes tragédies du XXe  siècle, quel est son rôle dans nos sociétés contemporaines et comment éviter le double écueil de ce que vous appelez la banalisation et la sacralisation?

Ce sera le sujet de ma conférence de demain, je vous invite donc à y participer pour entendre ma réponse!

Comment envisagez-vous le futur de la littérature française? Pensez-vous que notre époque moderne soit celle de la fin des “grands écrivains”, et quels sont les écrivains contemporains que vous appréciez?

Je voudrais bien que ce ne soit pas la fin des grands écrivains… Il serait bien triste que tous les grands n’appartiennent qu’au passé. Il est certain que ce ne sont pas les talents qui manquent, mais quelque chose dans la conjoncture idéologico-esthétique actuelle n’est pas propice à la création de grandes œuvres. Il est difficile de mettre exactement le doigt sur cette chose qui manque, mais je crois que c’est un fait que la littérature française prise comme un tout – bien qu’il y ait des écrivains de talent – ne compte pas actuellement de très grands écrivains. Ces grands écrivains qui nous émeuvent et où l’on se dit en les lisant que leur œuvre est vraiment formidable, je les trouve aujourd’hui plutôt dans d’autres littératures, y compris européennes. Mais je n’ai pas en vue un écrivain français de cette dimension, disons après Camus ou Beckett, qui font partie des écrivains des années 1950-60 encore liés à la Seconde Guerre Mondiale et qui avaient grandi durant les années de guerre. Pour ce qui est des écrivains qui sont nés et qui ont grandi après cette époque, pour l’instant il n’y a pour moi aucun nom qui s’impose avec cette force. Encore une fois, cela ne veut pas dire que les écrivains d’aujourd’hui manquent de talent. Mais je ne vais pas vous dire cela individuellement parce que cela devient palmarès et c’est subjectif, bien sûr… surtout que j’ai une épouse qui écrit des romans! 

De quelle façon considérez-vous les rapports entre la critique littéraire et les arts, en particulier le cinéma?

Ce que nous disions sur la théorie littéraire est également vrai pour le cinéma, surtout qu’aujourd’hui il a en quelque sorte pris les fonctions qu’avait auparavant la littérature. Lors des époques précédentes, c’était la littérature qui fournissait des sortes de grands récits dans lesquels chacun pouvait situer sa petite existence et donner un peu de sens au chaos d’opinions divergentes qui l’entourent. Aujourd’hui, c’est davantage le cinéma qui produit ces grands récits et on se sert de clés données par le cinéma pour interpréter le monde. Ceci est un fait et moi, naïvement et en tant que spectateur, je sais que je perçois le cinéma comme cela. Je peux parler de la qualité formelle de tel ou tel film, mais le cinéma me permet aussi de mieux voir le monde qui m’entoure.

 Au-delà des stricts intérêts politiques, quelle possibilité de dialogue existe-t-il entre un Etat laïque et un Etat ayant un fondement religieux, et qui ont donc des conceptions différentes de l’absolu et de l’individu?

Nous appelons dialogue une possibilité d’inclure nos deux positions dans un cadre commun, et je dirais que cette possibilité n’existe pas pour ce qui concerne les fondements ultimes d’un Etat laïque et d’un Etat religieux. C’est où l’un, où l’autre. Si nous devons aboutir à ce fondement, nous ne pouvons pas trouver un genre commun qui inclurait les deux. Mais je dirais qu’il n’est pas nécessaire d’aller à ce fondement et qu’il y a beaucoup d’étapes intermédiaires, préliminaires, dans lesquelles on peut trouver du respect pour la culture de l’autre et même pour les droits de l’homme sans avoir à trancher cette autre question qui est effectivement irréconciliable; car cela fait partie de la définition de la démocratie que de ne pas être fondée sur une idéologie quelle qu’elle soit, et d’être laïque sur le plan idéologique. Donc en partant de ces principes, on ne peut pas établir de véritable dialogue. Mais cela n’empêche pas de discuter de beaucoup d’autres sujets et de mettre en place certains échanges.

Connaissez-vous le cinéma iranien, ainsi que la littérature persane?

Je connais un peu; j’ai vu quelques films de Kiarostami mais je ne suis pas un grand spécialiste de la question. Concernant la littérature, j’ai lu un peu Hâfez, Omar Khayyâm, Rumi et Saadi que j’ai découvert dans des anthologies, ou du moins dans ce que la traduction a pu en retranscrire. Concernant les romans, j’avoue que pour l’instant je n’ai pas lu les grands romans persans, mais existent-ils?

La littérature persane a eu tendance à se confondre avec la poésie durant une longue période… mais au XXe siècle des écrivains comme Sâdegh Hedâyat ont émergé et se sont davantage consacrés à ce genre littéraire.

Oui, je connais un peu Hedâyat qui est très européen par bien des côtés, bien que trouvant son point de départ en Iran. Je m’y suis cependant intéressé et face à la perspective de mon voyage en Iran, j’ai ouvert quelques livres de littérature iranienne. Par exemple concernant la littérature égyptienne, Mahfûz a été pour moi une révélation, c’est vraiment un grand écrivain, très intéressant. Mais je ne connais pas encore le Mahfûz persan. Concernant Hedâyat, je pense que c’est un écrivain de grand talent mais très noir, il n’est donc pas tout à fait dans mes cordes mais je constate bien évidemment son grand talent.