Entretien Mario Vargas Llosa
La Tentation de l’Impossible

Par : Saeed KAMALI DEHGHAN, La Revue de Téhéran, Mai 2008
Né en 1936 à Arequipa, au Pérou, Mario Vargas Llosa est l’un des éminents représentants de la foisonnante et superbe littérature latino-américaine contemporaine. Régulièrement couronnée de prix, son œuvre littéraire, incessamment en évolution, est remarquable par sa capacité à exprimer la pensée d’un auteur qui connaît l’art d’écrire. Sans cesser d’expérimenter de nouvelles techniques et d’intégrer une solide formation littéraire à la nouveauté de l’expression, l’écriture de Llosa est une arme parfaite au service de l’auteur dans son combat définitif pour ses idéaux libertaires et sa lutte politique pour l’Amérique latine. Essayiste à ses heures perdues, Mario Vargas Llosa exprime également dans ses essais ses conceptions et convictions. Aujourd’hui détenteur de la double nationalité péruvienne et espagnole, il est membre de l’Académie Royale Espagnole. Parmi ses œuvres, l’on peut citer:
- Les caïds, 1959.
- La ville et les chiens, 1963.
- Conversation dans la cathédrale, 1969.
- La guerre de la fin du monde, 1981.
- La fête au bouc, 2000.
- Le paradis un peu plus loin, 2003.
- La tentation de l’impossible, 2004.
S.K.D.: Quelle est, selon vous, la différence essentielle entre la génération d’auteurs tels que vous, Gabriel Garcia Marquez et Carlos Fuentes et des écrivains de la génération précédente comme Miguel Angel Asturias, Juan Rulfo, Romulo Gallegos, Alejo Carpentier?
M.V.L.: Je crois que la principale différence est que ma génération en Amérique latine a accordé une grande importance à la forme, à l’aspect technique du roman, alors que dans le passé, le sujet - surtout les thèmes historiques - était considéré comme très important et c’est pourquoi les écrivains de la génération précédente ont souvent négligé les aspects purement techniques de l’écriture, les points de vue, la perspective, la langue, etc. Je pense c’est la raison pour laquelle la littérature latino-américaine de l’époque a un tel aspect folklorique et journalistique. Pour tous ces auteurs, l’aspect formel du texte et les valeurs littéraires étaient dans de très nombreux cas secondaires, mais ceci a complètement changé avec la nouvelle génération et les écrivains latino-américains s’intéressent à un genre beaucoup plus universel de littérature, parce qu’ils sont plus conscients de l’importance de la forme, du style, de la structure et de l’organisation narrative. Je pense que c’est en cela que réside la principale différence entre ma génération et la précédente.
S.K.D. : Cependant, un écrivain comme Rulfo accordait également une très grande importance à la forme.
M.V.L.: Je dirais que Rulfo est une exception, car bien qu’il ait écrit sur le monde rural, sur les gens, sur les petits villages indiens, il se tenait parfaitement au courant de la littérature moderne. Il lisait William Faulkner, qui eu beaucoup d’influence sur lui, comme sur beaucoup d’autres auteurs latino-américains, et il a adopté des techniques d’écriture très modernes dans ses nouvelles et son roman. Je considère Rulfo comme un écrivain moderne.
S.K.D.: Vous vous êtes aussi distingué des écrivains de votre génération. Vous avez dépassé les frontières du Pérou pour vous intéresser à toute l’Amérique latine, contrairement aux autres écrivains latino-américains qui se sont souvent limités à leur propre pays.
M.V.L.: J’ai écrit un roman dont l’action se passe au Brésil, intitulé La guerre de la fin du monde et un autre au sujet de la République dominicaine, La fête au bouc. En effet, l’action de mes livres ne se situe pas exclusivement au Pérou, mais bien sûr, je crois que je porte avec moi mon expérience péruvienne dans tout ce que j’écris, même dans les romans dont l’intrigue se déroule dans d’autres pays.
S.K.D.: C’est pour cette raison que vous n’écrivez pas uniquement pour le Pérou et que vous considérez toute l’Amérique latine comme votre patrie?
M.V.L.: Eh bien, oui, dans un sens. Dans de nombreux cas, les frontières de l’Amérique latine sont plus artificielles qu’elles ne devraient l’être. Je pense que les problèmes, les traditions, les mythes, les langues et les cultures ne sont pas limités par les frontières politiques et administratives que nous avons, notamment dans notre littérature. J’estime qu’il est très superficiel de parler de l’Amérique latine en termes de nationalisme; l’Amérique latine est une grande unité culturelle, unité qui est en conflit avec la division artificielle des nations sur ce continent.
S.K.D.: Dans vos récits, les personnages sont très concernés par la politique, même les gens les plus ordinaires. Dans la réalité, à quel point les gens ordinaires s’occupent de politique, à votre avis? Est-ce qu’on est aussi politisé que dans le passé?
M.V.L.: Eh bien, vous savez, quand des pays ont des problèmes politiques en suspens, il devient très difficile d’éviter la politique, qui intègre tout naturellement la culture, donc également la littérature. Nous avons encore des problèmes politiques non résolus en Amérique latine, des dictatures en cours. Nous avons toute une histoire de la dictature et une vaste région gouvernée par des dictatures militaires, dans certains cas gauchistes, dans de nombreux cas de droite, qui ont profondément déformé et dénaturé la vie en Amérique latine. Et cette situation est très représentée dans la littérature car la dictature utilise toujours la censure, elle limite la liberté d’expression, la liberté dans la création littéraire, mais également parce que la dictature utilise la littérature, quitte à la sacrifier en tant que véhicule de dénonciation et de protestation. Dans de nombreux cas, les romans et les poèmes ont échoué dans la création esthétique et artistique car leur but était de dénoncer politiquement, mais dans d’autres cas, nous avons réussi à créer une littérature très riche, attachée aux valeurs civiques. Notre région est le berceau de beaucoup d’écrivains contemporains.
S.K.D.: Monsieur Llosa, à quel point le jeune Santiago de Conversation dans la cathédrale vous ressemble lorsque vous aviez son âge?
M.V.L.: Eh bien, je crois que je suis beaucoup plus actif que Santiago [rires]. Santiago est en comparaison un peu passif et trop pessimiste, il s’inquiète beaucoup trop des problèmes que suscite la profonde corruption de son pays, mais je ne partage ni son pessimisme, ni sa passivité, ni sa démission et son goût du sacrifice. Il se sacrifie car il estime que dans un pays aussi corrompu, tout gagnant est un exploiteur. Je ne partage pas ce genre de mentalité, mais il est très répandu, non seulement au Pérou, mais dans toute l’Amérique latine, en particulier parmi les intellectuels. Parmi les professionnels, il existe une classe moyenne qui s’est montrée profondément pessimiste quant à la possibilité de faire bouger les choses, changer la situation.
S.K.D.: Je pensais plutôt à la manière dont Santiago fait connaissance avec le communisme. Peut-être avez-vous vécu une expérience similaire…
M.V.L.: Vous savez, il y a cinquante ans, le communisme paraissait la seule alternative viable pour l’Amérique latine. Nous cherchions à construire des sociétés justes, équitables et prospères, puis, peu à peu, nous avons découvert que le communisme n’était pas la solution, et qu’il aggravait au contraire tous ces problèmes. Le communiste d’il y a cinquante ans est très différent du communiste d’aujourd’hui, dont on connaît maintenant les conséquences.
S.K.D.: Conversation dans la cathédrale reflète le doute. Santiago, le personnage principal, est indécis dans ses actions et doute de son choix communiste. C’est de ce doute et de l’engagement politique du pays que je parlais en temps qu’expérience de jeunesse.
M.V.L.: J’ai beaucoup utilisé ma propre expérience dans la création de Santiago, mais pas à cent pour cent. J’ai fait appel à mes propres souvenirs d’université sous la dictature militaire de Manuel Arturo Odria, et mon expérience de jeune journaliste pendant ces années au Pérou, mais sous beaucoup d’aspects, je n’ai pas seulement utilisé ma mémoire, mais aussi ma fantaisie, mon imagination. Ce livre est un roman, pas un livre d’histoire, même si je pense que j’ai été fidèle à ce qu’était la vie ces années-là, ces années cinquante, au Pérou et dans d’autres pays latino-américains.
S.K.D.: Conversation dans la cathédrale a une structure très originale; ses dialogues désordonnés donnent à ce roman une structure unique. Pourquoi avez-vous choisi la technique du dialogisme narratif pour ce roman?
M.V.L.: J’imagine que c’est parce que j’avais besoin de synthétiser et de concentrer l’histoire, sinon un roman qui tente de décrire la fonction d’un ensemble social durant huit années de dictature prendrait peut-être vingt volumes [rire]. C’était la seule manière de condenser, de donner une profonde unité à un genre de récit très dispersé, j’ai travaillé très dur pour trouver la structure qui conviendrait à Conversation dans la cathédrale. Au début, j’ai perdu ma première année de rédaction de ce livre, j’étais complètement perdu parce que j’écrivais des pièces sans savoir comment les intégrer, jusqu’au jour où j’ai eu cette idée d’une conversation en tant que centre principal du récit. Après cela, j’ai pu travailler de façon beaucoup plus cohérente.
S.K.D.: Considérant la structure originale et complexe de Conversation dans la cathédrale, si l’on vous demandait d’écrire un tel livre, penseriez-vous être capable de retrouver une pareille structure? Autrement dit, seriez-vous capable de réécrire ce livre?
M.V.L.: Eh bien, pas de cette manière. Je pense que ce livre représente également une forme de mode littéraire de ces années-là, une forme narrative très en vogue à l’époque, sous l’influence de Faulkner, Dos Passos, Joyce, etc., le meilleur des nouveaux romans modernes, mais aujourd’hui je ne voudrais pas écrire un tel roman. J’ai écrit un roman sur la dictature, La fête au bouc, et sa structure est très différente, et à mon avis, beaucoup plus liée à ce qui existe aujourd’hui en littérature.
S.K.D.: La dictature et les dictateurs sont très présents dans vos œuvres, mais la figure du dictateur, par exemple dans La fête au bouc est un peu ambigu. C’est-à-dire que le personnage de Trujillo n’est pas extrêmement négatif, il ressemble à tout le monde et agit même parfois pour le bien de son pays. Je veux poser une question qui nécessite un exemple: dans certains pays, après plus d’un siècle, on ne peut toujours pas juger de l’activité d’un dictateur. Certains ont une bonne opinion de lui et estiment qu’il a bien servi son pays, alors que d’autres ne voient en lui qu’un criminel et un traître. Pourquoi ce dualisme?
M.V.L.: Je pense qu’il est impossible de croire d’un dictateur qu’il est dictateur vingt quatre-heures sur vingt-quatre et qu’il laisse transparaître sa nature démoniaque dans tout ce qu’il fait, il y a toujours un équilibre, mais il est évident que dans une dictature, l’aspect négatif est ce qui prime et en fin de compte, un dictateur peut parfois bien agir, mais ce n’est pas ce qui est important. C’est l’équilibre qui compte, et cet équilibre est toujours une tragédie qui ravage la société. Donc, pour cette raison, je pense que la dictature et les dictateurs sont et doivent être condamnés sans excuse, malgré ce qu’ils ont pu faire de bien pour la société.
S.K.D.: Certains critiques comparent La guerre de la fin du monde et Guerre et Paix de Tolstoï, au vu de la taille de l’œuvre et du nombre de personnages et de récits qui s’entrecroisent dans ces deux ouvrages.
M.V.L.: C’est une comparaison fantastique. J’en suis très fier car pour moi Guerre et Paix est le plus grand roman jamais écrit, c’est un roman que j’admire énormément et Tolstoï est selon moi le premier grand romancier.
S.K.D.: Ces deux sont comparés en particulier pour leur envergure. Rédiger un ouvrage d’une telle ampleur est souvent considéré comme un risque par les critiques qui estiment que l’on ne lit pas beaucoup les grandes œuvres. Vous n’aviez pas peur lors de l’élaboration de ce livre?
M.V.L.: Je ne pense jamais au lecteur quand je suis enthousiasmé par une histoire. Je veux écrire cette histoire de la façon la plus convaincante pour moi-même, et je l’ai prouvé en écrivant ce livre. Je ne pense pas à l’accueil du lecteur et je crois que tous les écrivains partagent cette façon de voir avec moi. Ce qui importe n’est pas ce qui arrive quand le livre est terminé, c’est l’expérience unique de l’écriture. Vous êtes fasciné par ce que vous faites pendant deux ans, trois ans et vous essayez de transcrire cette expérience avec des mots. Et puis s’ensuit la réaction toujours inattendue du lecteur.
S.K.D.: Est-ce que La guerre de la fin du monde représente le conflit de la tradition et de la modernité?
M.V.L.: Oui, je pense que c’est une bonne description de ce livre, vous avez raison.
S.K.D.: Le conflit tradition/modernité imprègne ce livre sans que vous portiez finalement de jugement ou que vous proposiez une solution. Est-ce que ce conflit agite toujours l’Amérique latine?
M.V.L.: Oui, beaucoup, et je pense que cette dualité existe non seulement au Brésil, mais aussi dans la plupart des pays d’Amérique latine. Cette difficile intégration de la modernité dans la tradition est très présente, non seulement dans la littérature, mais dans toute la culture. Elle est partout présente. En politique et dans les affaires sociales, nous sommes encore très ancrés dans les traditions, en particulier dans des pays comme le Pérou ou le Mexique et le Guatemala, qui possèdent des passés riches. En même temps, il ne faut pas oublier que ces traditions enrichissent notre culture, nos mythes et les formes artistiques que nous exprimons, et si nous réussissons à intégrer ces différents aspects de notre réalité, différents, mais pas totalement incompatibles l’un avec l’autre, je crois que l’on pourrait prévoir un bel avenir pour les pays de ce continent.
S.K.D.: Monsieur Llosa, vous écrivez le passé, vous n’avez pas l’intention de vous pencher sur des sujets plus contemporains?
M.V.L.: J’écris toujours sur des questions contemporaines [Rires.] J’utilise le passé, mais le passé est un moyen parfait pour parler du présent. Je suis un homme d’aujourd’hui, pas du XIXe siècle. [Rires] J’écris le présent, ce qui se passe. Vous avez vu Trujillo, vous avez vu la guerre civile au Brésil, je pense que ma perspective est contemporaine, même si le sujet semble être établi dans le passé. Croyez-moi, je vis dans mon époque.
S.K.D.: Il y a des années, vous étiez un des partisans de Fidel Castro, avec Gabriel Garcia Marquez. Et l’affaire Padilla, où Garcia Marquez afficha son soutien indéfectible à Castro provoqua votre désaccord avec les écrivains qui supportaient Castro et le communisme. Quelle fut la cause de votre séparation avec ce courant et avec votre vieil ami Garcia Marquez?
M.V.L.: C’est une très longue histoire. J’étais en faveur de la Révolution cubaine. Nous attendions impatiemment cette révolution, c’était une révolution de liberté, de diversité, de pluralisme. Au début, Fidel Castro semblait être ce genre de leader mais nous nous étions trompés, nous avions été naïfs, en réalité, il est devenu dictateur très rapidement, car il a compris que la dictature est le meilleur moyen de préserver indéfiniment le pouvoir. Quand j’ai compris cela, je suis devenu très critique à son égard et ce fut une expérience importante pour moi parce que j’appris à réévaluer les valeurs démocratiques. J’ai mieux compris l’importance de la liberté, de la légalité, du pluralisme, de toutes ces notions qui rendent la vie supportable et, depuis lors, j’ai été très cohérent dans mon positionnement contre toute forme de dictature. J’ai été contre Pinochet exactement de la même manière, et je suis contre tous les dictateurs, sans exception.
S.K.D.: Qu’est-ce qui vous a poussé, vous qui êtes écrivain, à entrer dans le monde de la politique et vous présenter comme candidat aux élections présidentielles?
M.V.L.: A l’époque, le Pérou faisait face à une conjoncture politique très complexe. D’une part, nous avions une guerre civile et d’autre part, le gouvernement démocratique de l’époque était très faible. Nous avions également de lourds problèmes économiques et sociaux, une inflation galopante et tout l’appareil démocratique était sur le point de s’effondrer. C’est dans ce contexte que j’ai décidé d’entrer dans le monde politique, et c’est ce que j’ai essayé de faire, mais je n’ai pas réussi. En tout cas, cette expérience fut très intéressante et m’apprit beaucoup de choses.
S.K.D.: Je me souviens que dans votre interview avec le Guardian, vous avez dit que cet événement vous avait fait prendre conscience que la politique peut transformer les hommes ordinaires en petits monstres. Vous ne regrettez pas d’être entré dans la politique et surtout de vous être présenté comme candidat aux élections?
M.V.L: Non, je n’ai pas de regrets car je savais déjà ce que je voulais faire. Quoiqu’il en soit, c’est une expérience que je ne retenterais pas parce que j’ai compris pendant ces années que je n’étais pas un politicien, mais bien un écrivain. J’ai compris qu’il fallait que je m’implique dans le débat civique en tant qu’intellectuel et pas au niveau des grands jeux politiciens. Mais je ne regrette rien. Ce fut une expérience passionnante, une expérience éducative et pour un écrivain, il n’y a pas de mauvais expérience, tout lui est utile [Rires].