Entretien exclusif avec Paul Auster

May 29th, 2009

 

Saeed KAMALI DEHGHAN | La Revue de Téhéran | Octobre 2008

En juin 2007, j’ai fixé un entretien téléphonique avec l’écrivain américain Paul Auster pour le 8 juillet, à 15h00, heure de New York. J’avais deux semaines devant moi pour relire ses livres ainsi que les critiques qui avaient été écrites sur lui et sur son œuvre. Mais le dimanche 8 juillet, deux heures avant mon interview avec Paul Auster, je n’avais pas encore réussi à organiser mes notes pour rédiger les questions que je voulais lui poser. Pour créer l’ambiance, j’avais mis devant moi une photo de Paul Auster, mais je me sentais encore très confus de n’avoir pas préparé mes questions à l’avance. A 22h30, heure de Téhéran, je lui ai téléphoné. La voix de Paul Auster était douce et rassurante. Après une minute de conversation, je me sentais beaucoup plus à l’aise. Il n’était pas du tout pressé pour commencer l’interview, nous avons donc parlé de diverses choses pendant plusieurs minutes. Il se souvenait très bien de l’entretien qu’il avait accordé en 2004 à M. Peyman Esmaïli pour le quotidien “Shargh”. Il savait aussi que le journal avait été interdit peu de temps après la publication de son entretien. A cette époque-là, trois de ses livres avaient été déjà traduits en persan. Il s’est réjoui lorsque je lui ai dit qu’en l’espace de trois ans, la plupart de ses œuvres avaient été traduites et publiées à Téhéran. Notre entretien a duré une heure et demie. Je l’ai interrompu deux fois pour m’assurer de la bonne qualité de l’enregistrement. Il avait l’air confiant, et répondait avec patience à toutes mes questions. J’entendais parfois le bruit de son briquet et je comprenais qu’il fumait de temps en temps une cigarette pendant notre longue interview. Tout comme la lecture de ses livres, la conversation, même au téléphone, avec Paul Auster est une expérience inoubliable et très agréable que je vais partager avec les lecteurs.

- Dans vos interviews avec la presse, on vous pose souvent des questions sur le rôle de la “coïncidence” dans vos romans. Je ne peux, moi non plus, résister à la tentation de vous reposer cette question répétitive à laquelle vous donnez toujours des réponses nouvelles et originales. Dans vos romans, à quel point les “coïncidences” sont-elles dues au hasard?

 

Paul Auster: Je ne crois pas que les coïncidences soient les incidences les plus importantes auxquelles nous assistons dans ce monde. Pourtant, elles font partie de cet univers. Je veux dire qu’il y a des faits qui surviennent par hasard ou comme par hasard. Ils font donc partie de ce que j’appelle “mécanisme de l’univers”. Nous sommes tous munis de divers moyens pour être “maître de notre destin”; nous avons notre volonté, nos désirs et nos rêves, ainsi que toutes nos diverses capacités. Cependant, il nous arrive très souvent que nos projets, très sciemment et très savamment calculés, soient perturbés par des éléments inattendus et imprévisibles. C’est ce que j’appelle “la chance”. Nous ne sommes ni devins ni le bon Dieu! Parfois, la chance nous est favorable, et parfois elle nous nuit; nous l’appelons alors “malchance”.

 

- Croyez-vous qu’il y ait une différence entre la chance et la coïncidence?     

 

P.A.: Tout à fait. La chance est un fait isolé, tandis que la coïncidence est la superposition de deux faits ou de deux événements qui arrivent ensemble. C’est la signification exacte du mot “coïncidence” en anglais. Il s’agit donc de la survenance brusque et à l’improviste de deux choses, deux faits ou deux événements ensemble, de façon curieuse et étonnante à laquelle vous ne vous attentiez absolument pas. “Quelle coïncidence!”, dit-on.

 

- Les coïncidences sont très fréquentes dans vos romans. Ne craignez-vous pas que cette répétition ennuie le lecteur ou qu’elle donne un aspect fantastique et invraisemblable à vos récits?

 

P.A.: Non, je n’y crois pas. A mon avis, la vie est elle-même incroyable et invraisemblable. Je m’efforce donc de représenter le monde de façon “aussi vraisemblable que possible”!

 

- Les coïncidences occupent-elles une place importante dans votre vie privée?  

 

P.A.: Oui. C’est le thème principal du Carnet rouge.1 Ces nouvelles contiennent de vraies histoires complètement invraisemblables que j’ai vécues moi-même.

 

- La ville en général, et la ville de New York en particulier (surtout Brooklyn) semblent constituer un élément fondamental de la plupart de vos œuvres romanesques. Pourquoi accordez-vous tant d’importance à la structure urbaine de vos romans?

 

P.A.: Oui, cela est vrai pour la plupart de mes livres, mais il y en a certains dont l’histoire ne se déroule pas à New York. La plupart des événements de Mr. Vertigo2 se déroulent au Kansas. Dans La Musique du hasard,3 la ville de New York n’est mentionnée qu’une seule fois. Par conséquent, New York n’est pas la scène unique de toutes mes œuvres. Mais si j’écris tant à propos de New York et de Brooklyn, c’est parce que je vis dans cette ville et que je la connais beaucoup plus que tout autre ville du monde. Je vis dans mon pays et je m’en réjouis. “La ville” compte beaucoup pour moi. Je suis ravi de vivre à New York. L’enthousiasme qu’éprouvent les très nombreux habitants de cette ville me plaît. Il faut peut-être y vivre pour le comprendre. Venez visiter New York pour voir l’immense diversité et la pluralité qui y règnent. Ce sont les habitants de toute la planète qui se promènent chaque jour dans les rues de New York! Se balader dans New York est une tentation irrésistible.

 

- Vous définissez-vous comme un écrivain “urbain”?         

 

P.A.: Certainement. Le Pays des choses dernières décrit exactement la notion de “ville” en tant qu’organisme. Les villes abritent les hommes, les civilisations et les idéaux. Cependant, pour beaucoup de gens, le monde urbain peut paraître immobile, déroutant, horrible ou ennuyeux. J’ai essayé de représenter les deux côtés positif et négatif de la “ville” qui n’est qu’un endroit exigu et un espace insuffisant pour la vie de millions d’âmes.

 

- Portez-vous un regard nostalgique sur la ville de New York?

 

P.A.: Non, pas vraiment. Voici la définition que je peux donner de New York: ville cosmopolite qui appartient à tous les habitants de la planète. Dans ce sens, New York n’est plus considérée comme une ville des Etats-Unis. A New York, je me sens parfois dans un pays étranger!

 

- Je me souviens de ce que vous avez dit une fois dans une interview: “Je suis new-yorkais, et un New-yorkais n’est pas américain“. Pourriez-vous développer ce concept?   

P.A.: C’est ce que je ressens exactement. Il y a quelques années, une revue spécialisée de la poésie a écrit en gros caractères sur sa couverture: “Amérique, Fiche-moi le camp”. [Il rit aux éclats] C’était très drôle de voir cette phrase sur la couverture d’une revue littéraire. En effet, la ville de New York représente ce qu’il y a de bon aux Etats-Unis. “La tolérance”: voilà le terme qui convient, à mon avis, pour décrire la vie à New York. Certes, les problèmes n’y manquent pas: racisme, violence, criminalité, etc., tous les maux des grandes métropoles. New York est une immense ville où une très grande population très diversifiée vit en paix. La plupart des New-yorkais savent comment être indulgents les uns avec les autres. Ce n’est pas le cas partout dans le monde. Ces dernières années, certaines villes ont été le théâtre de grandes tragédies humaines: à Belfast ou à Sarajevo, les gens se sont entretués. Dans l’histoire de New York, jamais cela n’est arrivé.

 

- Pourtant, c’est à New York que sont arrivés les événements du 11 septembre 2001. Comment avez-vous vécu émotionnellement cette tragédie?

 

P.A.: C’était comme si quelqu’un m’avait fait sauter la cervelle à coup de balle! C’était le malheur, le désastre. Les New-yorkais l’ont vécu comme une tragédie familiale difficile à décrire. Face à la cruauté de l’événement, la politique, le terrorisme et les relations internationales n’étaient pour eux que des questions secondaires. Presque tous les habitants de la ville connaissaient au moins l’une des victimes de l’effondrement des tours jumelles. Je connaissais l’une d’entre elles, et connaissais beaucoup de personnes qui en connaissaient certaines autres. Vous voyez? Des millions de citoyens étaient ainsi affectés directement ou indirectement par le malheur. Pour moi, c’était comme si une voix me disait un jour au téléphone que tous mes êtres chers étaient morts dans un accident.

 

- En tant qu’écrivain new-yorkais, n’avez-vous pas de projet d’écrire un roman à propos de la tragédie du 11 septembre?

 

P.A.: J’en ai déjà parlé lors de rassemblements publics. En tant que citoyen, j’ai écrit de courts articles à ce sujet, mais je n’ai pas encore décidé d’en faire un roman. J’ai fait seulement allusion à cet événement dans la dernière partie des Folies de Brooklyn4. Il m’est très difficile encore d’en parler ou d’écrire à ce sujet.

 

- Vous avez vivement réagi contre les critiques qui vous ont qualifié de “post-moderne”. Pourquoi?

 

P.A.: Le problème c’est que je ne sais pas ce que je suis. Je n’aime pas les étiquettes. Finalement, il importe peu que des critiques me classifient comme “post-moderne”. Cela ne change pas ce que je suis vraiment.

 

- Il paraît toutefois que l’usage des éléments tels que la coïncidence, les notions de “métafiction” ou les techniques d’intertextualité, ainsi que l’écart par rapport aux formes classiques de narration, la superposition des récits et le mélange des genres romanesque (combinaison du roman policier et du Nouveau roman) donneraient à vos œuvres une apparence ”post-moderne”. Qu’en pensez-vous?

 

P.A.: Peut-être. Je croyais toujours que le post-modernisme était une sorte de ”lutte des classes”. [Il rit] De très grands écrivains comme James Joyce, Marcel Proust, Franz Kafka, William Faulkner, et beaucoup d’autres, ont travaillé à l’époque du modernisme, mais je n’arrive pas à comprendre la différence entre le modernisme et le post-modernisme. Je ne suis qu’un humble conteur. Je raconte des histoires et je me sers, pour chacune d’elles, des techniques narratives qui conviennent. C’est la méthode que j’ai adoptée pour tous mes livres. La narration devient parfois classique, parfois moderne – ou post-moderne, si vous préférez. Pour moi, le contenu prime la forme. C’est l’histoire qui impose sa propre forme narrative.

 

- A mon avis, si vous êtes étiqueté ”post-moderne”, c’est surtout en raison de vos premiers romans, notamment La Trilogie new-yorkaise 5; car dans vos romans plus récents comme Le Livre des illusions6, vous vous approchez plutôt du réalisme. Qu’en dites-vous?

 

P.A.: Oui, vous avez raison. Même dans La Trilogie new-yorkaise, les deux premiers livres sont une sorte de fable, tandis que le troisième est plutôt réaliste. Dans Le Livre des illusions, il y a une multitude d’événements grotesques, mais ce livre se base toutefois sur les réalités psychologiques.

 

- Admettez-vous donc que vous revenez vers le réel?

 

P.A.: Je m’efforce toujours de m’approcher du réel. L’essentiel est de savoir comment le faire. Dans un livre de fiction, l’auteur ne se préoccupe-t-il plus du réel? Si, mais avec une approche différente. A mon avis, les fables indiennes comptent parmi les œuvres narratives les plus profondes de l’histoire de la littérature mondiale. Elles se sont propagées ensuite en Orient, avant de fasciner l’imaginaire occidental. Ces fables racontent souvent des histoires drôles sur des thèmes très humains. Dans ces fables, il y a de la magie, de la sorcellerie et des fantaisies les plus extraordinaires. Mais ces fables nous touchent au plus profond de notre âme car elles nous parlent du réel, dans la langue des allusions et des métaphores du réel: qui sommes-nous?

 

- Dans la plupart de vos romans, vous avez introduit de courtes histoires très intéressantes, indépendantes du récit principal. L”intrigue comprend donc des scènes étrangères à l’action principale, intercalées et comme emboîtées à l’intérieur. Ces actions secondaires ne vous gênent-elles pas lorsque vous travaillez sur l’action principale?

P.A.: Je ne sais pas comment l’expliquer exactement. C’est une idée que je peux comparer avec le collage dans la peinture, c’est-à-dire la composition faite d’éléments hétérogènes collés sur la toile. Ces éléments créent entre eux un espace énergétique, ce qui augmente, à mon avis la force de l’ensemble de l’œuvre. Cela peut arriver également dans un roman. Lorsqu’une action secondaire s’ajoute à l’intrigue principale, leur combinaison crée un troisième élément, source d’émanation d’une nouvelle énergie.

 

- Ne croyez-vous pas que ces actions mériteraient de devenir séparément le sujet d’un roman?

 

P.A.: Voulez-vous dire qu’il faut les séparer les unes des autres et en faire plusieurs romans?

 

- Oui.

 

P.A.: Je l’ai fait une fois pour écrire un roman intitulé Tombouctou7. Je ne sais pas s’il a été traduit en Iran.

 

- Il a déjà été traduit en persan.

 

P.A.: Les deux personnages – c’est-à-dire le poète et le chien – devaient être au départ les protagonistes d’un roman plus long. Mais quand j’ai commencé à écrire ce livre, j’ai été tellement fasciné par eux que j’ai fini par décider de consacrer à chacun d’eux un roman séparé.

 

- Il y a longtemps, dans une interview accordée au “Magazine littéraire”, vous avez dit: “Je suis plutôt un conteur qu’un romancier. Je me sens proche de la tradition orale des conteurs, ce qui n’a pas de rapport avec l’art du roman“. Est-ce la raison de l’emboîtement de plusieurs récits dans vos romans?

 

P.A.: Vous avez peut-être raison. A présent, je travaille sur un nouveau livre. C’est l’histoire d’un vieil homme qui s’allonge sur son lit mais qui n’arrive pas à s’endormir. Alors, il se met à se raconter des histoires pour ne pas penser aux choses désagréables de la vie. Oui, oui, vous avez raison. Je suis en train d’insérer, encore une fois, plusieurs récits dans un seul livre.

 

- Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par “tradition des conteurs”? Pourquoi est-elle plus importante pour vous que l’art romanesque?

 

P.A.: Il n’y pas très longtemps, la fiction faisait partie des traditions orales, celles des histoires que nous ne pourrons jamais oublier. Ces contes étaient le point de départ de la littérature narrative. Regardez comment les enfants de deux ans adorent écouter les contes et ils ne se lassent jamais d’entendre les mêmes histoires. Je crois que c’est une envie que partagent tous les hommes. Mais pourquoi? Les parents racontent parfois des contes effrayants à leurs enfants, en leur disant toujours que ce n’est pas vrai et que c’est seulement un conte. Mais les enfants ne comprennent guère ces explications et font l’expérience de la peur et de l’angoisse à travers ces contes. Ecouter les contes est à mon avis une étape d’humanisation de l’être humain. Vous devez bien la saisir car dans votre pays, vous avez une très longue histoire de la littérature orale, plus ancienne que l’invention de l’écriture.

 

Dans vos écrits, vous avez mis l’accent, de nombreuses fois, sur l’importance des mots. Dans La Nuit de l’oracle8 vous avez écrit: “Les mots sont capables de changer la réalité“. Pourriez-vous développer cette idée?

 

P.A.: Les mots sont d’abord les matières premières de mon travail. Mon travail d’écrivain consiste à mettre les mots les uns à côtés des autres. C’est la langue qui nous permet de construire le monde. Les mots sont des signes extérieurs d’une richesse toute intérieure! Sans elle, nous sommes incapables de penser ou de distinguer les faits et les objets. Nous donnons un nom à chaque chose pour l’identifier dans notre esprit. En ce moment, je regarde une table devant moi. Si le mot “table” n’avait pas existé, je n’aurais pas compris ce qu’est cette chose. Ce sont donc les mots qui façonnent notre conscience. Ce sont les mots qui humanisent l’homme.

 

- L’importance que vous accordez aux mots rappelle les théories de Jacques Lacan9 selon lesquelles nous construisons le monde à travers des mots. Avez-vous subi l’influence de la psychanalyse de Jacques Lacan?

 

P.A.: Pour moi, les théories de Jacques Lacan étaient trop difficiles à comprendre. Mon épouse, Siri Hustvedt – romancière, elle aussi – s’intéresse beaucoup à la psychanalyse de Lacan. C’est grâce à elle que j’ai connu les théories lacaniennes. J’aime surtout sa théorie du “stade du miroir”, et je pense qu’il a parfaitement raison: notre conscience prend forme à travers celle de l’Autre, et nous prenons conscience de notre Moi grâce à la réflexion de notre image dans le miroir des yeux de l’Autre, tout comme un enfant qui s’imagine dans le miroir des yeux de ses parents. Lacan a donc raison de dire que l’être humain ne se construit pas tout seul, mais grâce au discours de l’Autre structuré comme un langage.

 

- Les mots ont-ils changé quelque chose dans votre vie privée?

 

P.A.: Pas vraiment. Si quelque chose pouvait résoudre vraiment mes problèmes, je n’aurais plus besoin d’écrire. Le plus grand problème est que je pose des questions sans jamais en trouver la réponse.

 

- Parlez-moi de votre séjour parisien. La France a toujours eu une grande influence sur la vie et l’œuvre de grands écrivains américains comme Ernest Hemingway ou William Faulkner. Paris a-t-elle changé votre vie?

 

P.A.: Mon séjour en France fut une étape importante de ma vie. Je suis arrivé à Paris au début de 1971. C’était l’époque de la guerre du Vietnam, et j’avais 24 ans. Je m’efforçais d’écrire et j’avais quelque peu réussi. Mais je n’étais pas sûr et ne j’avais pas confiance en moi. Je ne savais pas encore si je voulais devenir écrivain ou non. J’avais besoin de quitter les Etats-Unis et de me juger dans ma solitude. La plus grande chose que Paris m’a appris c’est à mon retour aux Etats-Unis, trois ans et demi plus tard, je savais avec certitude que je voulais à tout prix devenir écrivain! Par ailleurs, mon séjour parisien m’a donné cette expérience intéressante de pouvoir corriger mon regard sur le pays où je suis né. Quand j’étais à Paris, j’avais plus ou moins votre âge.

 

- L’âge d’Hemingway pendant son séjour à Paris, n’est-ce pas?

 

P.A.: Oui, c’est ça. J’ai trouvé de bons amis à Paris, parmi lesquels des poètes et des écrivains avec qui j’ai gardé contact. Il y avait à Paris un sentiment de solidarité parmi les poètes et les artistes qui n’existe pas aux Etats-Unis. C’étaient des gens humbles et modestes qui se donnaient entièrement à leur travail. Ils m’ont appris comment être un homme puis un artiste. Paris est ma seconde maison. J’y étais vraiment heureux.

 

- Aujourd’hui, on parle d’une américanisation accélérée de la France, surtout au cours de ces dernières années. Cependant, la littérature américaine doit beaucoup aux Français, n’est-ce pas?

 

P.A.: C’est exact. En ce moment, une grande partie du monde, surtout le monde occidental, s’américanise. Mais la France reste toujours française. Les Français ont une manière de penser et un mode de vie différents des Américains. Ils s’occupent autrement de leur vie. Les littératures française et américaine sont marquées, depuis longtemps, par une influence réciproque. La poésie anglo-saxonne a subi l’influence des poètes français au XXe siècle. James Joyce était, par exemple, sous l’influence de Gustave Flaubert. En revanche, les écrivains américains étaient une source d’inspiration pour leurs collègues français. Il y a quelques années, j’ai préparé une anthologie de la poésie française au XXe siècle. Les morceaux de ce recueil sont traduits en anglais par de célèbres poètes anglo-saxons.

 

- Je savais que vous aviez traduit vous-même les poèmes de Mallarmé, mais je n’étais pas au courant de la publication de cette anthologie.

 

P.A.: Quand j’étais jeune, je traduisais Mallarmé et plusieurs autres poètes. Mais cette anthologie est plus intéressante, car cette fois-ci les traducteurs sont eux-mêmes les grands poètes du XXe siècle, tous passionnés de la poésie française: Samuel Beckett, T. S. Eliot, William Carlos Williams, Wallace Stevens, etc.

 

- Vous êtes allé en France au début des années 70, n’est-ce pas?              

 

P.A.: C’était en février 1971.

 

- C’était l’époque des “Cahiers du cinéma”. Vos expériences cinématographiques étaient-elles liées aux “Cahiers du cinéma” ou à la France?

 

P.A.: Non, elles n’étaient pas liées aux “Cahiers du cinéma”. J’adore les films. Quand j’étais étudiant à New York, j’allais souvent au cinéma. Dans les années 1960, il y avait de très bonnes salles à New York où on pouvait regarder les productions étrangères venues d’Europe, du Japon, d’Inde, etc. A New York, j’ai appris beaucoup de choses du monde cinématographique. A Paris, il y avait des salles qui projetaient des vieux films américains. J’y ai vu des films que je ne connaissais pas aux Etats-Unis. J’aimais toujours entrer dans le monde du cinéma, et ce vœu a été enfin exaucé. Le tournage de mon dernier film vient de se terminer. Il sera projeté sur les écrans dans deux mois aux Etats-Unis. Fin septembre, j’irai au Festival de San Sebastian.

 

- Entre le roman et le cinéma, lequel choisiriez-vous si un jour il fallait faire un tel choix?

 

P.A.: Je ne sais pas. Ce qui compte plus pour moi c’est écrire. J’adore le cinéma, mais je crois que je choisirais le roman. Mais tout compte fait, cela m’est égal. Ce qui est essentiel, c’est de pouvoir raconter des histoires. Du roman au cinéma, c’est la forme qui change.

 

- Revenons à votre carrière de romancier. A quel point vos romans sont-ils autobiographiques?

 

P.A.: Ils le sont très peu. J’ai déjà écrit des livres autobiographiques comme L’Invention de la solitude10 ou les vraies histoires du Carnet rouge. J’y ai introduit toutes les données de ma vie privée. Mes autres romans sont de pures fictions, à l’exception d’un personnage auquel j’ai fait allusion dans la Trilogie new-yorkaise

- Dans un autre roman de la Trilogie new-yorkaise, le personnage principal est né le même jour que vous…

 

P.A.: C’est exact. C’est dans Revenants. C’est la seule fois que j’ai fait une chose pareille.

 

- A propos de la Trilogie new-yorkaise, vous avez déclaré, lors d’une interview, qu’elle n’est pas un roman policier, car aucun crime n’a été commis dans ce roman.  Cependant, “l’énigme” et “l’intention – ou la possibilité” du crime y existent. En quoi la Trilogie new-yorkaise serait-elle différente d’un roman policier?

 

P.A.: Dans un roman policier, vous trouver enfin la clé de l’énigme. Mais dans la Trilogie new-yorkaise et mes autres romans, les questions s’accumulent sans qu’il y ait de réponses. Là, vous ne pouvez plus les classifier comme ”roman policier”.

 

- S’agit-il alors d’une parodie du roman policier, étant donné le titre du troisième livre de la Trilogie new-yorkaise, intitulé La Chambre dérobée fait allusion à une notion traditionnelle du roman policier, celle de la ”porte close”?

 

P.A.: Exactement. A la fin de La Cité de verre - premier livre de la Trilogie new-yorkaise -, le personnage tant recherché, dans tout le roman, disparaît! Il s’est complètement volatilisé au su et à l’insu de tout le monde! Du lecteur et de moi-même!  Mais finalement, c’est moi – en tant qu’auteur du livre – qui ai créé ce personnage pour qu’il vive comme il le souhaite. [Il rit]

 

- Dans vos romans de fiction, il y a une multitude d’informations secondaires. Sont-elles fictives ou réelles?       

 

P.A.: Elles sont toutes réelles. Là, je n’ai rien inventé. Dans Moon Palace11,  j’ai écrit beaucoup de choses sur l’histoire des Etats-Unis, et tout est vrai.

 

- En ce qui concerne l’intertextualité de vos livres, il y a des choses qui déconcertent parfois vos lecteurs. David de Moon Palace réapparaît dans Le Livre des illusions, ou encore les personnages des deux premiers livres de la Trilogie new-yorkaise reviennent sur la scène dans le troisième. Il y a aussi l’anagramme12 étonnante du nom de John Teraus dans La Nuit de l’oracle. Est-ce un simple jeu ou une technique romanesque sérieuse?

 

P.A.: David est l’un de mes personnages préférés depuis très longtemps. Dans Moon Palace, il était un personnage secondaire; mais dans Le Livre des illusions, il devient l’un des protagonistes principaux, avant de réapparaître de nouveau dans L’Histoire de ma machine à écrire.13 Il y a donc des personnages qui se déplacent d’un roman à l’autre. Quant à l’anagramme du nom de John Teraus, c’est parce que je voulais être présent, en quelque sorte, dans La Nuit de l’oracle.

 

- Dans Le Livre des illusions, deux personnages du roman parlent d’un livre intitulé L’Histoire de ma machine à écrire. Au moment d’écrire Le Livre des illusions, aviez-vous vraiment décidé d’écrire L’Histoire de ma machine à écrire un an plus tard?

 

P.A.: Pas du tout. Mais plus tard, j’ai décidé de choisir ce titre pour mon roman suivant.

 

- Les personnages de vos romans sont souvent faibles et malheureux. Ils perdent leurs familles lors d’un crash d’avion, ou ils font l’objet de diverses épreuves.

 

P.A.: C’est parce que mon esprit est habité par l’idée de ”perte” et de ”privation”. Je suis curieux de savoir comment les gens réagissent face à ces phénomènes, lorsqu’ils perdent par exemple un être cher. La perte d’un être cher change complètement la vie d’un individu. Ce dernier se trouve soudain dans l’obligation de s’adapter à sa nouvelle vie. Cela est l’occasion d’une réflexion profonde sur son être. En réalité, les drames sociaux ne m’intéressent guère. Je préfère que mes personnages se posent des questions fondamentales sur la vie. Je suis persuadé que c’est dans cet état de ”perte” et de ”privation” que nous pouvons réaliser ce que nous sommes vraiment.

 

- Dans la Trilogie new-yorkaise, surtout dans le premier livre, les personnages sont surveillés les uns par les autres. Quelle est l’importance de cette ”surveillance”?

 

P.A.: Dans la Trilogie new-yorkaise, l’identité est un thème principal. Vous regardez quelqu’un et vous vous identifiez soudain à travers lui. Grâce à cet événement psychologique, vous perdez une partie de votre être, mais vous obtenez en échange une partie de l’identité de l’Autre.

- Puis-je vous demander la permission de vous poser quelques questions privées?

 

P.A.: A condition que vous n’alliez pas trop loin. [Il rit]

 

- Quels sont vos plus grands souhaits personnels?

 

P.A.: Ce sont des choses tout à fait ordinaires. Je souhaite la santé et la joie pour ma famille, pour mon épouse et mes enfants. Ensuite, je souhaite mener toujours une vie honnête et vertueuse. L’argent et la célébrité ne comptent pas, j’aimerais seulement pouvoir continuer ma carrière et veiller sur mes proches.

 

- Et quelles sont vos plus grandes angoisses?

 

P.A.: Je serai angoissé si les souhaits que j’ai énumérés tout à l’heure ne se réalisent pas. Je suis extrêmement touché quand quelqu’un souffre d’une maladie ou meurt. Je suis angoissé quand je ne peux pas travailler. En général, j’ai peur de tout ce qui peut me conduire à éprouver un sentiment de regret.

 

- Est-ce que vous faites des cauchemars?

 

P.A.: Pendant longtemps, j’ai fait un rêve pénible. Je me voyais poursuivi sans savoir pourquoi. Des gens courraient après moi et voulaient me piéger.

 

- Depuis quand faites-vous ce cauchemar?

 

P.A.: Depuis mon enfance. Je crois que c’est à cause de la Seconde Guerre mondiale. Je suis né juste après la guerre. Quand j’étais petit, tout le monde parlait de la guerre. Les gens cherchaient leurs proches portés disparus en Europe. Je pense que c’est l’origine de mes cauchemars nocturnes.

 

- Puisque vous avez évoqué la Seconde Guerre mondiale, je me souviens du carnet de numéros de téléphone dans La Nuit de l’oracle.

 

P.A.: Ce carnet existe dans la réalité. Je l’ai effectivement chez moi. Il date de 1938 ou 1939. C’est mon éditeur polonais qui me l’a offert en 1998 à Varsovie. C’était un cadeau formidable, d’autant plus que sur ce carnet, il y a le numéro de téléphone d’un homme qui avait exactement mon nom et mon prénom: Paul Auster.

 

- Vraiment?

 

P.A.: Tout à fait. Cet homme était d’ailleurs un parent. Je suis issu d’une famille d’origine polonaise, et d’après mes recherches, ce Paul Auster était un membre de la famille. Voici un autre exemple de “coïncidence”: après la publication de La Nuit de l’oracle, un jeune journaliste polonais m’a interviewé. Pendant toute notre conversation, il était visiblement gêné. Il m’a dit enfin que dans le carnet de numéro de téléphone que j’avais reproduit à la fin du roman, il avait découvert le nom de ses grands-parents. Quelle coïncidence! J’étais complètement sidéré.

 

- Y a-t-il encore un écrivain dont vous attendez impatiemment la publication de son prochain livre?

 

P.A.: C’est une bonne question que vous avez posée de la meilleure façon. Oui, il y en a encore. Il y a aussi un écrivain, récemment décédé, dont j’avais lu tous les écrits.

 

- Qui était-ce?

 

P.A.: Le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski. J’avais lu tous ses écrits. J’ai lu également tous les livres de l’Américain Dan DeLillo, de l’Australien Peter Carey, et du Sud-africain John Maxwell Coetzee, prix Nobel 2003. J. M. Coetzee est un romancier brillant. Son En attendant les barbares est un véritable chef-d’œuvre. C’est l’un des meilleurs romans que j’ai lu de toute ma vie.

 

- Quels sont vos films préférés?

 

P.A.: Le Livre des illusions prouve que je suis un passionné du cinéma. J’adore les films muets surtout ceux de Charlie Chaplin et de Buster Keaton. J’admire les films du Français Jean Renoir, du Japonais Jasujiro Ozu et de l’Indien Satyajit Ray. Ray était un très grand artiste et sa trilogie est un chef-d’œuvre cinématographique.14 J’aime aussi les films du Français François

Truffaut, ainsi que certains films du Polonais Krzysztof Kieslowski.

 

- Encore une autre trilogie: Blanc, Bleu, Rouge.

 

P.A.: Oui. Surtout le dernier: Rouge. J’aime aussi La Double vie de Véronique. L’actrice de ce film, Irène Jacob a joué dans l’un de mes derniers films. C’est une femme formidable et une très bonne comédienne. J’aime aussi les films de quelques réalisateurs américains: Billy Wilder, John Huston et Howard Hawks. J’admire également le cinéma iranien, surtout les films d’Abbas Kiarostami. Quand il a gagné sa palme d’or, je faisais partie du jury du Festival de Cannes.

 

- Jean-Pierre Jeunet, auteur du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain,  a dit que vous avez exercé une influence importante sur le cinéma français.

P.A.: Ah, bon! Je ne savais pas! Je connais Jean-Pierre Jeunet. Il m’a dit une fois que dans son film (Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain), il avait utilisé certaines idées de mes livres. C’était un film très intéressant. J’ai reconnu des scènes qui avaient été tirées de mes livres, et j’en étais ravi.

 

- Je pense que vous passez beaucoup de temps à vous promener dans les rues de New York surtout à Brooklyn, n’est-ce pas?

 

P.A.: Oui, je me promène de temps en temps dans les rues pour me vider l’esprit. J’adore regarder les passants et écouter des bribes de leurs conversations. C’est passionnant.

 

- Avez-vous des habitudes particulières au moment d’écrire? La disposition de votre chambre, la lumière, etc.?

 

P.A.: Je ne travaille pas chez moi. J’ai un petit appartement tout près de chez moi. Le calme y règne et le téléphone ne sonne jamais. J’arrive donc à me concentrer facilement.

 

- Ecrivez-vous toujours dans un carnet?

 

P.A.: Oui. J’ai écrit Le Carnet rouge effectivement dans un carnet rouge. J’écris au crayon ou au stylo bille. Il m’arrive souvent de rayer toute une partie, pour y introduire des modifications. Quand je fini un paragraphe, je le tape sur ma machine à écrire. Ensuite, je m’occupe du paragraphe suivant dans le carnet.

 

- Préférez-vous le silence ou la musique?

 

P.A.: Le silence. Je n’écoute jamais de musique quand je travaille. Je ferme les fenêtres et je me concentre sur mon travail en silence.

- Quel genre de musique écoutez-vous?

 

P.A.: J’adore la musique classique, mais j’écoute aussi de la pop, du jazz et des musiques folkloriques de différents pays. La musique est une langue universelle, n’est-ce pas? Tout le monde la comprend et nous pouvons tous communiquer avec cette langue.

 

- En 2006, le Prix du Prince des Asturies vous a été décerné pour l’ensemble de votre œuvre. Pensez-vous parfois au Prix Nobel de littérature?

 

P.A.: Non, je n’y pense point. Les prix ne sont pas importants. Si vous en obtenez quelques-uns, vous en serez certainement fier, d’autant plus que vous serez plus célèbre qu’avant. Mais les prix ne changent pas grand-chose. Ils ne facilitent pas le métier d’écrire. Mais franchement, le Prix du Prince des Asturies m’a vraiment surpris. Je ne m’y attendais pas. C’était aussi une bonne occasion pour voyager avec ma famille en Espagne.

- Accepteriez-vous une invitation en Iran?

 

P.A.: Je ne connais pas vraiment l’Iran. Je lis les nouvelles d’Iran dans les journaux, et je suis sûr que la presse américaine ne couvre pas entièrement les événements qui se produisent chez vous. Mais de temps en temps, je tombe sur de bons articles qui reflètent la vie quotidienne des Iraniens. En revanche, les films iraniens ont été très efficaces pour faire connaître votre pays. Mais jusqu’à présent, personne ne m’a invité en Iran. D’ailleurs, je ne suis pas de ceux qui peuvent intéresser les pouvoirs politiques. Je ne m’attends donc pas à recevoir une invitation officielle!

Entretien avec Andreï Makine

March 30th, 2009

 

Andreï Makine, auteur français d’origine russe, est né en 1957 à Krasnoïarsk en Sibérie. Après avoir obtenu son doctorat ès lettres françaises de l’Université de Moscou, il a enseigné la philosophie et collaboré à une revue littéraire russe, Littérature moderne à l’étranger. Vivant en France depuis la fin des années 80, Andreï Makine est l’auteur de sept romans écrits en français. Parmi eux, Le Testament français a été couronné par le Prix Goncourt et le Prix Médicis.

Monsieur Makine, trois de vos livres ont été traduits en persan. Deux d’entre eux, en particulier Le Testament français sont très appréciés par le public iranien. Malheureusement, ce public n’a pas accès à vos autres ouvrages, car la littérature de la première moitié du XXe siècle est plus connue en Iran que celle de la seconde moitié. Des écrivains comme Sartre et Camus ont beaucoup influencé la littérature iranienne avant la Révolution islamique, ce qui tient en particulier au fait que la langue française était souvent la seconde langue, alors qu’aujourd’hui, elle a été remplacée par l’anglais. Par conséquent, un nombre moins important d’écrivains français contemporains est traduit en persan. Quelle impression cela vous fait-il de savoir que vos livres ont été traduits en persan ?

C’est une grande joie, mais je me sens impliqué. Je me pose la question de savoir pourquoi ce peuple me traduit et que comprend-il de ce que j’écris. Mes livres sont traduits en quarante-cinq langues et je me pose la même question à chaque traduction, en particulier quand il s’agit d’une civilisation lointaine. Je voudrais savoir comment un Japonais comprend ce que j’ai écrit, encore plus qu’un Iranien, car les Iraniens sont beaucoup plus proches de l’Occident. Cette question m’intrigue.

Comment imaginez- vous l’Iran ?

Je vois bien évidemment les Perses. Je vois une civilisation très ancienne et les grands conquérants, comme Alexandre. La première image que j’en ai est donc extrêmement ancienne. Pour moi, l’Iran est comme une chute dans le temps, une machine servant à le remonter. Je connais également cet épisode que tous les Russes connaissent, celui de la mort de l’ambassadeur russe Griboïedov tué par des Iraniens. Après sa mort, le Shâh a offert au Tsar le célèbre diamant “Shâh”. Ce diamant est couvert d’inscriptions en farsi. J’ai appris cette anecdote en France et j’ai vu ce diamant à l’Ermitage, c’est un très joli diamant jaune, de couleur dorée ; et toutes les facettes de ce diamant sont couvertes d’inscriptions. Cela m’a sidéré, je me suis demandé combien de temps il avait fallu pour graver ce diamant. Je connais également une anecdote plus récente concernant la fameuse conférence de Téhéran de 1943, sur laquelle on a d’ailleurs fait un très bon film franco-russe, dans lequel jouait Alain Delon. Un très beau film qui montrait que le destin du monde se jouait alors. Ce film mettait en scène l’histoire vraie d’un tireur envoyé par Hitler, qui cachait son arme dans une caméra et qui devait assassiner tous les conférenciers au moment où l’on prenait les photos.

C’est une histoire vraie ?

Oui, tout à fait vrai. Et on a retrouvé cet agent allemand des années plus tard. Il vivait à Paris, c’était un vieil homme malade qui portait toujours un thermomètre sur lui. Quand on l’a arrêté, il a sorti son thermomètre, on l’a mis en joue, il a dit “Ah, vous voyez, j’ai 39.5°… ” Et il a tiré avec un pistolet qu’il tenait caché. Donc, j’ai effectivement quelques références sur l’Iran, mais il s’agit de références extrêmement romanesques.

Vous avez également un style assez poétique. Dans vos récits, racontez-vous toujours une histoire ?

Je pense que la base du vrai récit est l’histoire. Il faut toujours en raconter une et continuer autrement, mais la base est l’histoire, l’histoire qui nous entraîne.

Si vous étiez invité en Iran, accepteriez-vous ?

Oui. Et je défends l’idée de négocier. Il faut toujours négocier avant de faire la guerre. Les Russes ont énormément souffert de la guerre. Il y a eu vingt-cinq millions de morts russes. Je sais ce que c’est que la guerre, c’est une horreur totale. Il faut négocier pendant des années, de longues années, au lieu de commencer à faire la guerre.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance ? Le Testament français raconte l’histoire d’un enfant russe. Et vous êtes russe.

Je suis russe. Je suis l’enfant du Testament français.

Cet enfant est-il tout à fait vous ?

Non, bien sûr. Vous n’avez pas de mémoire à trois ans. Mais vous pouvez inventer. Et c’est la même chose pour vos cinq ans, même si vous étiez déjà un petit garçon, avec deux ou trois souvenirs et une babouchka. Le romancier imagine donc toujours.

Le Testament français est donc une fusion de vérité et d’imagination ?

Vérité et divination plutôt qu’imagination. Je devine certaines choses. Je me dis que j’avais cinq ans dans les années soixante. A l’époque, le pain blanc était rare en Russie. Et je continue à construire mon histoire sur ces indications. Je me dis que peut-être, pour cet enfant, manger du pain blanc était un plaisir. J’essaie de recouper les évènements et de les comprendre.

Charlotte a donc réellement existé ?

Oui. C’est elle qui m’a appris le français.

Depuis quand vivez-vous en France ?

J’ai beaucoup voyagé. J’ai habité quelques temps à New York, j’ai également vécu en Australie et, en France, en Provence.

Vous vivez actuellement en France. La France et Paris ont souvent joué un grand rôle dans la vie des grands auteurs internationaux comme Hemingway, Joyce, Faulkner et Fitzgerald. En Iran, on pense souvent que Paris marque vraiment un commencement pour les auteurs. Qu’en pensez-vous ? Paris a-t-il joué ce rôle pour vous ?

C’est une idée assez juste car il y a une vie assez intense à Paris. Bien que moins intense qu’à l’époque d’Hemingway ou de Sartre et Camus, puisqu’aujourd’hui, il y a cette chose que l’on appelle le “politiquement correct”.

La France vous a-t-elle beaucoup influencé ? Ecriviez-vous avant de venir à Paris ?

Je composais des poèmes quand j’étais jeune.

Effectivement, Le Testament français est très poétique. Ecriviez-vous des poèmes ?

Je me considérais même comme un jeune poète débutant, quand j’avais quinze ou seize ans.

Mais j’ai arrêté car je me suis rendu compte que je pouvais dire en prose tout ce que j’exprimais dans ma poésie. C’est pour cela que mes romans sont très poétiques, avec des descriptions où il y a un souffle, comme si c’était un long poème.

Ecriviez-vous vos poèmes en français ou en russe ?

En russe.

Avez-vous écris des romans en russe ?

Non, j’ai commencé à écrire mes romans en français.

Les littératures russe et française ont été très influencées l’une par l’autre : Nabokov a écrit en français, avant lui, l’œuvre de Tolstoï comporte beaucoup de références à des éléments français. Qu’en pensez-vous ?

Guerre et Paix de Tolstoï, le plus grand roman russe, commence en français. Le livre débute sur une scène se passant dans un salon russe au moment de l’invasion napoléonienne. Les protagonistes sont des aristocrates russes et le français est presque leur langue maternelle. Pouchkine, notre grand poète, a écrit ses premiers poèmes en français. Il n’a pas parlé le russe jusqu’à l’âge de cinq ans. La langue française était très enracinée dans la culture. Elle était quasiment la première langue des aristocrates.

Quel est l’écrivain russe classique que vous préférez ?

J’aime tous les grands classiques. Tolstoï…

Dostoïevski…

Moins, je préfère Tolstoï et Bounine. Ivan Bounine, le grand styliste russe. Qui d’autre ? Gogol, bien sur, Pouchkine, Lermontov… Tous les grands classiques, en fait.

Et lequel vous a le plus influencé ?

Je ne peux pas dire, parce que cela signifierait que j’imite quelqu’un.

Disons qui est proche de vous stylistiquement ?

Bounine, je pense, Ivan Bounine.

Que pensez-vous de la littérature russe contemporaine ? En Iran, la littérature russe classique est assez bien connue et a beaucoup influencé la littérature persane, surtout en raison de l’influence du communisme durant plusieurs décennies.

Pourtant l’Iran n’est pas communiste…

Non, mais avant la Révolution, le parti communiste était un parti très actif et la pensée de Marx attirait beaucoup d’intellectuels. Cela a notamment permis la diffusion de la littérature russe en Iran. Mais aucun, ou très peu d’écrivains russes contemporains sont actuellement connus et traduits en persan.

Il y a un écrivain russe que j’aime beaucoup, qui est mort, malheureusement il buvait trop, comme tous les Russes. Il était pratiquement alcoolique, mais il écrivait très bien. Il s’appelait Serguei Dovlatov. Sa mère était azerbaïdjanaise et il est né à Bakou. Lui-même se sentait tout à fait russe. Il est l’auteur de livres très intéressants et humoristiques. Le lire est pour moi comme lire Tchekhov, mais il est difficile à traduire, car pour le comprendre, il faudrait avoir connu la réalité soviétique. Les jeunes Russes ne le comprendraient plus aujourd’hui.

Pensez-vous que la littérature russe contemporaine puisse un jour devenir aussi riche que la littérature russe classique ?

Il est difficile de juger maintenant. Il faut attendre. Pour ses contemporains, Tolstoï n’était pas un monument, et à l’époque de Tchekhov, ce n’est pas ses œuvres qui avaient le plus de succès. Il faut prendre du recul, un demi-siècle, plus même. Mais bien évidemment, aujourd’hui, il n’y a pas de Tolstoï ou de Tchekhov.

Dans Le Testament français, vous parlez de Marcel Proust. Avez-vous lu l’intégralité de A la recherche du Temps perdu ?

Non, je lis Proust en ouvrant une page au hasard. Peut-être l’ai-je lu en entier, mais par fragments. Je pense que c’est la meilleure façon de le lire.

Qu’est-ce que le français véritable ? Pensez vous que Proust ait montré la langue française dans A la recherche ?

La langue de Proust est très belle et très riche.

Pensez-vous qu’il ait exagéré ?

Il a son style. Bien sûr, il a ses longues phrases, mais c’est son style. Ce qui est formidable chez Proust, c’est que malgré ses phrases très longues, le lecteur ne perd pas le fil et sait toujours où il a commencé. Avec les auteurs contemporains, il y a souvent des phrases très longues, mais qui nous font perdre le fil. Proust avait cet art d’accrocher, il vous tenait accroché et vous le suiviez.

Il y a également de longues phrases dans Le Testament français. Y’a-t-il un rapprochement avec Proust ? Vous a-t-il marqué dans votre travail ?

Il m’a aidé à voir certaines choses. Chaque écrivain est une fenêtre que vous ouvrez sur un livre. Il vous aide à mieux comprendre.

Quel a été l’écrivain français le plus important pour vous ?

Je dirais que c’est Proust. Il y a bien évidemment Flaubert et Balzac. Stendhal également, mais je l’aime moins. Chaque écrivain apporte quelque chose.

Lisez-vous les auteurs français de votre génération ?

Oui, mais je suis un mauvais lecteur. Je lis très lentement, avec toujours un crayon à la main. Je ne lis pas vite, je ne lis pas dans le métro. Mais quand j’ai lu un livre, je peux le citer dix ans plus tard. Parmi les écrivains contemporains que j’ai lus, je peux citer Michel Houellebecq. Son travail est très intéressant. Il y a également Gabriel Osmonde. Je ne connais pas beaucoup d’écrivains. Je pense que l’on publie trop, en France.

Le Testament français a été choisi par l’Académie des Arts et des Lettres comme le plus grand roman de ces cinq dernières décennies. Que pensez-vous de cette distinction ?

Ce n’est pas tant cela qui me touche que l’initiative des Espagnols qui ont publié ce livre dans une série spéciale intitulée “Les classiques du XXe siècle”. Mais je pense que la vraie vie d’un écrivain commence à sa mort. C’est alors que l’on peut parler de lui. Parler d’un écrivain vivant serait comme dire à un architecte que son bâtiment pas encore terminé est très beau. Tant qu’un écrivain vit encore, ce n’est pas terminé.

Vous êtes Russe, mais vous avez longtemps vécu hors de la Russie. Vous définissez-vous avant tout en tant que Français ou en tant que Russe ?

Quand j’écris en français, et j’écris toujours en français, je suis un écrivain français mais la Russie est présente en moi. Je suis un écrivain français mais avec un passé russe.

Vous sentez-vous étranger en France ?

Oui, je reste un étranger. Il y a certaines choses que je ne comprends pas et d’autres que je comprends mieux que les Français. C’est ce regard double qui est intéressant. Si j’étais un écrivain, j’aurais plutôt raconté la vie d’un étranger à Paris, car l’étranger est étonné et regarde intensément, tandis que le Français ne voit rien, il se contente de courir.

Monsieur Makine, quelle est votre grande peur dans le monde d’aujourd’hui ?

Ma plus grande peur est que l’homme se désolidarise des siens, que l’idée de fraternité, l’idée que nous sommes tous frères, qui existe encore aujourd’hui malgré tout, disparaisse complètement. Ma plus grande peur est que l’humanité devienne hostile à elle-même et que la haine envers autrui envahisse tout. Ma peur est de voir l’impossibilité de discerner chez autrui moi-même, de me dire qu’il a mal et que donc c’est moi qui souffre. C’est cela la fraternité. Elle existait en Russie. Nous avions même un mot en russe pour cette fraternité, pour cet ensemble d’humains qui sont tous frères, malgré leur différence.

Ce mot existe-t-il toujours en russe ?

Je pense que les Russes sont désormais très égoïstement capitalistes. Il y a cinq ans, j’étais en visite à Saint-Pétersbourg, que j’avais connue quand j’étais jeune. Il y a dans cette ville une belle perspective, la perspective Nevsky, qui rappelle les Champs-Elysées. Il y avait dans cette avenue un vieil homme couché, sans que personne ne s’arrête pour lui. Autrefois, beaucoup de gens se seraient rassemblés autour de lui pour voir ce qui n’allait pas. Mais aujourd’hui, personne ne s’arrête plus. Il n’existe plus. Ce qui compte maintenant, c’est la somme de dollars que l’on peut gagner.

Etiez-vous gêné d’être là-bas ?

Oui. J’ai vécu dans la Russie soviétique, qui était un pays moyennement pauvre. Mais dans la Russie de mon enfance, un inconnu pouvait frapper à la porte et avoir une place pour dormir, même si la maison était trop exigüe et qu’il devait dormir sous la table. Le régime soviétique n’était pas un régime bon, je ne le défends pas, mais il y avait entre les hommes cette fraternité qui n’existe plus aujourd’hui. Ce qui me terrifie aujourd’hui, c’est que si l’on parle de bombarder un pays, personne ne dit plus qu’il y aura des enfants sous ces bombes. Dostoïevski que vous avez évoqué, a dit “Je déteste toutes les révolutions, tous les changements, tous les idéaux, s’il y a une seule larme d’enfant.” Pour lui, une seule larme d’enfant comptait plus que les révolutions. Qui pense à cela ?

Et quel est votre plus grand rêve dans le monde ?

La survie de l’humanité dans l’ouverture à une vision nouvelle, qui est celle d’un monde où la haine est absente, et celle de la compréhension de notre extrême fragilité. J’ai écrit une pièce au sujet de cette fragilité humaine. Je vais vous poser une question. Vous êtes jeune, c’est intéressant de connaître votre réponse. Une vie humaine dure combien de jours ? Cent mille ? Un million ? Cent millions ?

Un million ?

Vingt mille. Une vie entière dure vingt mille jours. Ce n’est rien. Quel âge avez-vous ?

Vingt deux ans.

Il vous reste treize mille jours. C’est tellement peu. Je posais cette question à mes étudiants à l’époque où j’enseignais, ils me répondaient toujours dix millions, cinq millions, etc. pour la durée de leur vie. Mais elle ne dure que vingt mille jours. De plus, il y a les maladies, le travail qui parfois ne nous intéresse pas, le temps passé à se déplacer, et les huit heures de sommeil qui sont comme une mort. Il faut donc faire le bien et produire de la beauté pour le temps qui nous reste. Mon rêve est que les hommes comprennent soudain cette fragilité, qu’ils comprennent qu’il faut être bon parce que nous sommes si peu de choses.

Quels sont vos cauchemars ? Avez-vous “l’angoisse de la page blanche” ?

Non, je n’ai jamais eu cette angoisse. Elle n’existe d’ailleurs pas, je pense que c’est une expression inventée par les mauvais écrivains.

On ne se demande jamais sur quel sujet on va écrire. Avant de se poser cette question, on réfléchit des années à ce que l’on veut écrire et quand on commence, il y a des brouillons, des préparations, il n’y a pas de page blanche. L’angoisse, le cauchemar serait l’impossibilité de parler. Parfois, j’ai cette impression de ne pouvoir expliquer quand je parle. En écrivant, on pense des heures à chaque mot, à la lecture, les mots arrivent naturellement et le résultat est beau et poétique, mais pour un tel résultat, il faut réfléchir pendant des heures. Quand on parle, il n’y a pas de recul. De là ce sentiment de ne pouvoir s’exprimer, comme s’il y avait une barrière qui empêcherait la communication.

Vous arrive-t-il de vous sentir incapable d’écrire en français ?

Non, il y a uniquement l’angoisse de ne pas être compris quelle que soit la langue.

Quelles sont vos habitudes pour écrire ?

Il faut que le lieu soit très calme, j’écris ici, mais aussi dans une petite maisonnette que j’ai louée au bord de l’océan Atlantique, en Vendée, qui est un joli pays. Ce n’est pas très loin de la Rochelle et il y a le bruit du ressac, c’est un endroit très calme.

Le Testament français a gagné le Prix Goncourt et le Prix Médicis. Est-ce que les prix sont importants pour vous ?

Ils ont de l’importance pour moi, car ils signifient la reconnaissance de la part d’écrivains que je respecte. Pour le Goncourt, il y avait par exemple François Nourissier ou Edmonde Charles-Roux. On peut les aimer ou ne pas les aimer. C’est autre chose. Mais ce sont des écrivains qui sont là et qui ont beaucoup écrit. C’est également important parce que le prix aide le livre à faire face à ses redoutables ennemis, qui sont la télévision, les mass media, internet. Les gens n’ont plus le temps de lire aujourd’hui. Ceux qui lisent forment une toute petite élite de quelques milliers.

Ne rêvez-vous pas de gagner le Nobel ?

Ce n’est pas ma façon de penser. Un jour, j’ai rencontré une très vieille dame, qui était peut-être centenaire. C’était sa fille qui l’avait conduite et sa fille était elle-même assez âgée, octogénaire. Et cette vieille dame m’a dit qu’elle allait perdre la vue et que Le Testament français serait le dernier livre de sa vie. Quand vous entendez ça, vous ne pensez plus au Nobel, vous ne pensez pas au Goncourt, c’est cette réaction qui est précieuse.

Saeed Kamali Dehghan | La Revue de Téhéran | Mars 2009

Des Iraniens à la limite de la caricature

September 19th, 2008

Saeed Kamali Dehghan | Le Monde | 18.Sep.2008

Le président Ahmadinejad est devenu le sujet de prédilection des caricaturistes iraniens. Golagha, le premier journal satirique publié après la révolution islamique de 1979, l’a représenté récemment dans un bloc opératoire, demandant à un assistant une clé à molette pour opérer un minuscule grain de riz. Signé du célèbre caricaturiste Amirhossein Davoodi, et publié en couverture de ce bimensuel, le dessin était accompagné d’une citation de l’intéressé : “Le gouvernement est prêt à conduire des opérations plus importantes.” La caricature prend pour thème le prix du riz, dont l’importante augmentation pèse sur la population, tandis qu’il est reproché au président de s’intéresser davantage au dossier nucléaire qu’à la situation économique.

“Nous respectons les mollahs et nous ne les caricaturons pas, c’est pour cela que nous croquions seulement les vice-présidents lors des mandats précédents”, explique Amirhossein Davoodi. Jusque-là en effet, le président était un mollah, et il est interdit en Iran de dessiner des religieux. L’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad, en 2005, a modifié les choses.

“Nous sommes le premier journal à l’avoir caricaturé”, rappelle Poopak Saberi Foomani, fille du fondateur de Golagha, qui dirige le journal satirique depuis la mort de son père, en 2004. A l’époque, cela avait soulevé une tempête de protestations, puis l’émotion est retombée, même si la répression est toujours présente.

Depuis l’élection à la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, le niveau général de tolérance a baissé. Des caricaturistes sont emprisonnés et des journaux réformistes suspendus. Selon Amirhossein Davoodi, les Iraniens partagent plus de blagues par SMS que partout ailleurs dans le monde.

Golagha est une sorte de “centre de formation” qui permet aux jeunes satiristes iraniens de débuter leur carrière. L’exceptionnel essor de la presse durant la présidence du réformateur Mohammad Khatami avait notamment permis de découvrir le talentueux Nikahang Kowsar. Celui-ci fut emprisonné pour avoir publié, en janvier 2000, une caricature qui montrait un crocodile tuant un journaliste avec sa queue tout en le pleurant. Menacé, le dessinateur a fini par émigrer au Canada en 2003.

Sur le blog de Nikahang Kowsar, on peut voir un bébé dans son landau qui demande à sa mère quel est l’âge minimal des exécutions en Iran. Une manière de dénoncer les exécutions de mineurs ordonnées ces derniers mois.

En mai 2006, Mana Neyestani, 35 ans, avait dessiné une série de caricatures sur le thème “comment peut-on se débarrasser d’un cafard ?”, publiées dans le Journal Iran, dans lesquelles il utilisait le dialecte azéri. Ces caricatures avaient provoqué des émeutes et une violente polémique, et Neyestani fut condamné à trois mois de prison ferme. Cela n’empêche pas les caricaturistes iraniens de continuer à travailler. Les blogs satiriques seraient actuellement plus d’une centaine.

Les lignes rouges ne sont pas exactement indiquées par la censure. Cela fait cinq ans que Bozorgmehr Hosseinpour signe régulièrement des bandes dessinées dans Chelcheragh, le plus célèbre hebdomadaire pour les jeunes. Il a commencé lui aussi sa carrière à Golagha. Durant la présidence Khatami, il a publié quatre albums, mais a eu beaucoup de mal à les réimprimer par la suite. L’un d’eux a dû être amputé de quinze dessins pour pouvoir reparaître l’an dernier. “En Iran, remarque-t-il, un caricaturiste ne peut toucher aux principaux sujets de la vie quotidienne. Il est interdit de dessiner les relations entre hommes et femmes, les minorités…” Les albums de bande dessinée n’échappent pas à la loi générale : avant publication, tout ouvrage est soumis à un contrôle étroit.

Les albums de Marjane Satrapi, qui vit à l’étranger et y a acquis une certaine notoriété, se lisent en PDF sur Internet. Des CD de son film Persepolis ont beaucoup circulé en Iran, mais la presse n’a pas pris le risque d’en parler.